B. G. : Tu as vraiment mis tout cœur dans la traduction de L’Effet Castor – je n’avais encore jamais eu la chance d’avoir une traductrice accordant une attention aussi minutieuse à la langue, et à la juste restitution de mon intention dans chaque phrase. Quels aspects de ce travail t’ont le plus enthousiasmée ? Quels passages ou concepts ont été les plus difficiles à traduire ?
Fanny Morizot : J’y ai en effet mis tout mon cœur. Je me suis sentie investie d’une précieuse mission dès ma première lecture de ce texte : traduire et porter tes idées, mais aussi ton riche univers littéraire. Le sujet raisonnait forcément avec mon domaine professionnel, mais au final, c’est surtout ton style généreux et brillant qui m’a captivée. Tout y est : rigueur scientifique bien sûr, mais surtout une prose aiguisée et vibrante qui m’a régalée à chaque page. J’ai aussi voulu honorer ton sens du portrait et ton humour toujours prêt à jaillir entre deux lignes (avec des références littéraires et pop qui me parlaient...). Je voulais ne rien perdre de cette richesse et de l’expérience de lecture qu’elle offre.
Le plus gros défi ? les mots composés : beaverhood, beaverproof. Ils n’ont pas d’équivalent conceptuel en français, et ont sacrément questionné mon approche traductologique. Les blagues, elles, ont été un régal à traduire.
F. M. : En quoi éditer un livre étranger diffère de l’édition d’un texte francophone ? Qu’est ce qui te semble le plus important dans le texte original, et dans le travail de traduction ?
S. D. : Étant donné que l’économie d’un livre traduit n’est pas la même que celle d’un livre écrit directement en français (achat des droits de traduction, coût de la traduction, promotion du livre plus difficile en raison de l’absence de l’auteur), la question de la pertinence du projet est encore plus aigüe car le risque pris par l’éditeur est plus grand. Néanmoins, dans le cas présent, il m’a semblé que le livre de Ben apportait quelque chose de véritablement nouveau dans le paysage éditorial : bien qu’il existe déjà d’autres livres sur les castors écrits par des auteurs français, celui de Ben met l’accent sur ce que les humains ont appris des castors à propos du fonctionnement des cycles de l’eau tant à l’échelle locale qu’à celle d’un bassin versant tout entier. C’est vraiment cette idée originale, développée par des gens de terrain aux États-Unis, que le castor en sait beaucoup plus que nous sur ces questions-là et que nous aurions tellement à apprendre à taire nos idées préconçues et les observer, à les écouter. Et, cerise sur le gâteau, Ben le raconte avec tellement d’humour et de sympathie pour cette incroyable galeries de personnages rencontrés un peu partout en Amérique du Nord que le texte en devient, à mon sens, assez irrésistible... Impossible, en refermant la dernière page du livre, de ne pas devenir nous aussi des Beavers Believers !
S. D. : On aurait tendance à attendre d’un écrivain naturaliste américain qu’il écrive sur les espèces emblématiques de l’Amérique du Nord, comme le loup, le bison, l’élan, le wapiti, le grizzli, etc. À quel moment as-tu réalisé que cette histoire de castors était sérieuse et intéressante – et pouvait devenir le sujet d’un livre ?
B. G. : Ce livre trouve ses origines dans des articles sur les castors que j’ai écrit en 2014 et 2015 pour le magazine High Country News. À cette occasion, Kent Woodruff, un biologiste qui dirigeait des programmes de réintroduction du castor dans l’État de Washington, m’a fait découvrir des sites où ses castors avaient construit des barrages et transformé de minuscules ruisseaux en immenses étangs regorgeant de vie. J’ai réalisé à quel point ma conception d’un écosystème aquatique sain était fausse – comme beaucoup de gens, j’avais toujours exclu les castors de ma représentation mentale du monde ! Écrire un livre m’a semblé être l’unique moyen de montrer véritablement ce dont les castors sont capables, et d’accorder à leur histoire épique tout l’espace qu’elle mérite. L’histoire des castors, c’est aussi celle du capitalisme, du changement climatique, de l’érosion de la biodiversité, de l’évolution de notre regard d’humains sur le vivant, et j’en passe... Je vous suis reconnaissant, à toi et à Fanny, d’avoir permis de porter cette histoire jusqu’au public français.
Actuellement, j’écris un livre sur les poissons, créatures clés de voûte trop peu considérées, dont la beauté, les comportements et les migrations sont aussi spectaculaires que ceux des oiseaux, malgré notre tendance à les traiter comme une ressource plus que comme des espèces à protéger. J’espère en voir un jour une édition française chez Actes Sud !
S. D. : Ce n’est pas courant qu’une traductrice travaille d’aussi près avec un auteur, surtout en non-fiction (c’est plutôt réservé à la traduction de romans). Est-ce la dimension narrative, presque romanesque de l’histoire qui t’a attirée ? Ta formation de biologiste, de scientifique et de vétérinaire a-t-elle nourri ta connexion avec ce texte ?
F. M. : Comme le laisse entendre ma réponse à Ben, je suis une admiratrice absolue de son style. Cela rend la réponse à ta question assez simple : ce qui m’a semblé essentiel ici, c’est la dimension narrative, presque romanesque, du livre, et la nécessité de rester fidèle non seulement au contenu, mais aussi au style de l’auteur et à son univers littéraire.
Traduire un essai scientifique ou environnemental avec rigueur est relativement simple pour une traductrice ayant mon parcours. C’est un travail technique, parfois détaché, qui ne nécessite pas forcément de créer un lien avec l’auteur.
Mais ce texte brouille les limites de genre et se rapproche du nature writing américain. Sa qualité littéraire et sa richesse font émerger un véritable univers d’écriture, ce qui a complètement transformé ma tâche. J’ai rapidement voulu contacter Ben et lui poser des questions sur tout ce qui me faisait hésiter, afin de recréer cet univers aussi fidèlement que possible (un univers qui porte et amplifie le message scientifique).
Le travail créatif autour du style de Ben m’a véritablement portée. Et je ne le remercierai jamais assez pour son immense disponibilité, sa gentillesse et sa grande patience tout au long de nos échanges. Avoir la chance d’échanger avec lui tout au long du processus a vraiment transformé l’expérience de traduction en une incroyable aventure.