“La Grande Grammaire du français” : entretien avec Anne Abeillé

  • Publié le

    20/05/2026

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    Entretien

Anne Abeillé et Danièle Godard GGF

“La Grande Grammaire du français” renouvelle notre regard sur le français contemporain, de ses usages les plus normés à ses formes les plus vivantes, de l’écrit à l’oral, de la France à l’ensemble de la francophonie.

La linguiste Anne Abeillé revient ici sur la genèse de cette aventure intellectuelle et éditoriale majeure, et sur ce que cette grammaire change, très concrètement, dans notre manière de lire, d’écrire, d’enseigner et de penser la langue.

Trombinoscope auteurs de la GGF

Genèse et ambition du projet

Quel a été le déclic initial qui vous a poussée, avec Danièle Godard et Annie Delaveau, à lancer ce chantier pharaonique il y a vingt ans ?

Anne Abeillé : Au départ c'était une commande du CNRS, qui s'étonnait que de grandes grammaires, en plusieurs volumes, voient le jour pour la plupart des langues européennes (l'italien l’espagnol, le roumain, même le catalan). Mais il n'y avait rien de semblable pour le français !

Nous avons donc constitué une équipe internationale de linguistes, spécialistes de différents sujets (il y a une spécialiste des noms propres, une spécialiste de la ponctuation, une autre de l'intonation par exemple). Et Antoine Gautier nous a rejointes ensuite, dans la seconde partie du projet, pour les écritures numériques, mais aussi pour tout le travail rédactionnel, les figures, les fiches, et pour l'édition numérique.


On présente souvent cet ouvrage comme le “successeur” du Grevisse ou de la grammaire de Damourette et Pichon. Quelle place singulière occupe-t-il dans l'histoire de la linguistique française ?

A. A. : Maurice Grevisse a écrit le Bon Usage en 1936, en s'appuyant sur des exemples littéraires, de France et de Belgique surtout. Damourette et Pichon ont écrit une grammaire monumentale en incluant le français qu’ils entendaient parler autour d’eux, c’est-à-dire à Paris, dans les années 30 à 50. Nous avons aboli ces limites géographiques, mais avons choisi une borne chronologique : le français à partir de 1950. Le français publié, mais aussi le français écrit sur internet, et le français parlé partout dans le monde. C’est vraiment une grammaire du XXIe siècle, pour laquelle nous avons eu accès à des volumes de données sans commune mesure avec celles nos prédécesseurs. Et nous nous appuyons aussi sur tout le travail des linguistes qui a été fait sur le français, puisque l’étude de notre langue s’est professionnalisée, avec des mesures, avec des termes communs auxquels n’avaient pas accès Damourette et Pichon par exemple, qui inventaient leur propre terminologie.

Une méthodologie titanesque

Pourriez-vous nous expliquer les coulisses de la création ? Comment coordonne-t-on le travail de plus de 50 linguistes répartis sur plusieurs continents ?

A. A. : Au départ nous étions une équipe plus restreinte, pour nous mettre d’accord sur les grandes lignes, le plan, les principaux concepts et la terminologie grammaticale. La linguistique française souffre d’un certain éclatement, entre différentes théories ou écoles de pensée, et beaucoup de savoir accumulé est rendu difficile d’accès à cause de ces incohérences terminologiques. Nous avons fait le choix d’une terminologie restreinte, et parfaitement définie, avec des règles basées sur les régularités observables, sans exceptions, même s’il y a des cas particuliers qui s’expliquent par l’histoire ou par le contact avec une autre langue.

Puis nous avons recruté un ou une responsable par chapitre, qui pouvait coordonner une petite sous-équipe, avec toujours le même cahier des charges : le français à partir de 1950, avec des exemples écrits, oraux et Internet.

Mais il a fallu pas mal d’allers-retours pour obtenir un style et une rédaction parfaitement homogènes.

Et il a fallu persévérer pendant cette vingtaine d’année, même si certains auteurs nous ont quittées, malheureusement.

Il a fallu aussi garder un œil sur les évolutions les plus récentes : nous avons ainsi inclus la féminisation des noms de métier, accélérée en France à partir de 2019, mais aussi des doublets (le ou la, celles et ceux), ainsi que le pronom iel, que nous avions vu naître, à Bruxelles, en 2008.


La Grande Grammaire s’appuie sur des “corpus” de textes et de paroles. En quoi cette approche par les données change-t-elle la vision que l’on a de notre propre langue ?

A. A. : Nous avons effectivement pu avoir accès à tous les grands corpus de parole enregistrés par les linguistes, en France et hors de France, mais aussi à des corpus de SMS collectés dans des campagnes de science participative. Nous avons pu aussi utiliser de grandes bases de données, qui sont des textes enrichis avec des notations grammaticales, comme la base Frantext du CNRS, ce qui permet de trouver automatiquement des constructions, les épithètes avant et après le nom par exemple.

D’emblée on est frappées par la richesse des moyens d’expressions qu’offre notre langue. Par exemple, une phrase n’est pas toujours construite autour d’un verbe, on a beaucoup de phrases sans verbe (“Combien le café ?”, “Un régal, ce concert !”). Pour exprimer le but, on n’a pas seulement “pour” ou “afin que”, mais aussi “histoire de” (“histoire de se dégourdir un peu les jambes”). On n’en a pas conscience souvent.

Pour poser une question, on a vraiment le choix entre l’inversion (“Où vas-tu ?”), “est-ce que” (“Où est-ce que tu vas ?”) et la forme la plus simple (“Tu vas où ?”). Cette dernière forme est “oubliée” dans la plupart des grammaires, alors qu’elle est devenue la forme majoritaire à l’oral.

Certaines variantes restent stigmatisées, et on le note (“malgré que”, par exemple). Mais, grâce aux grands corpus, on s’aperçoit par exemple que la négation sans “ne” (“C’est pas vrai !”) n’est pas une “faute” ni un oubli accidentel, c’est vraiment la variante majoritaire (dans 80 ou 90 % des cas) à l’oral et sur Internet. Donc on rappelle quelle est la norme, quand elle existe, mais on explique aussi les usages moins normés et leur vitalité, à l’écrit et à l’oral.


Quel a été le plus grand défi technique ou intellectuel rencontré durant ces deux décennies de recherche ?

A. A. : Du point de vue technique c’était le traitement des données orales, il fallait homogénéiser leur transcription, très variable d’un corpus à l’autre, couper les extraits qui nous intéressaient pour les inclure dans la version numérique, analyser leur mélodie quand c’était pertinent (montante ou descendante ?) ; sur des milliers d’exemples, c’est un gros chantier.

Et du point de vue intellectuel, la grande question c’était : un ou plusieurs français ? C’était une vraie question quand le projet a démarré. Allait-on pouvoir tout décrire avec les concepts définis au départ ? et la réponse a été oui, même s’il a fallu certains aménagements, sur la notion de phrase par exemple. Finalement, la plupart des variantes se retrouvent à l’écrit et à l’oral, même si les proportions ne sont pas les mêmes, et dans plusieurs régions ou pays, et ce qui est commun est beaucoup plus important que ce qui est différent. On peut donc parler d’un français “de référence”, même s’il peut être différent de certaines normes académiques.

Une vision moderne et inclusive

Contrairement aux grammaires traditionnelles, votre approche est descriptive et non prescriptive. Pourquoi est-il essentiel aujourd'hui de décrire le français tel qu'il est parlé, et non seulement tel qu'il “devrait” être ?

A. A. : La grammaire a souvent mauvaise presse : on la réduit à des règles négatives (il ne faut pas dire cela), à des listes d’exceptions à apprendre par cœur, et on croit toujours être en faute.

Il est important de réduire l’écart entre le français des grammaires et le français actuel. C’est pourquoi nous confrontons le français dit standard, c’est-à-dire conforme aux prescriptions normatives, et le français ordinaire, qui regroupe les usages majoritaires, qui nous sont communs. Ce français ordinaire n’est pas seulement parlé, il est aussi de plus en plus écrit, avec le développement des écritures numériques. Mais il est souvent mal vu, d’où un sentiment de honte et ce qu’on appelle l’insécurité linguistique, la réticence à s’exprimer de peur de faire des “fautes”. Alors que si l’on s’écarte des règles normatives, ce n’est pas par paresse ni par ignorance, c’est parce qu’on applique d’autres règles, plus robustes, que nous mettons bien en évidence.

Par exemple, les grammaires disent souvent que la négation est bipartite (“ne... pas”) ou qu’une question commence par un mot interrogatif, alors que ce n’est pas le français d’aujourd’hui.


L'une des forces majeures de l'ouvrage est sa dimension pan-francophone. Comment avez-vous intégré les spécificités du français de Belgique, de Suisse, du Québec ou d'Afrique ?

A. A. : Nous avions des auteurs et des autrices de ces trois pays, et nous avons pu intégrer des exemples de plusieurs provinces du Canada, pas seulement le Québec. Pour le reste, nous avons eu accès aux grands corpus enregistrés par des linguistes, en différents points de la francophonie, à Dakar, à Abidjan, à Bangui par exemple. Nous avons aussi utilisé la presse locale, et avons pu intégrer des exemples de Louisiane, de Haiti, du Congo, de l’Ile Maurice. Et souvent les mêmes variantes se retrouvent en différents points, par exemple “moins” prononcé moinS (comme “pluS”), à Toulouse, à Bordeaux, aux Antilles, ou à Maurice.

L'état de la langue française

On entend souvent que le français se “dégrade”. Votre travail monumental prouve-t-il au contraire la vitalité et la cohérence de la langue contemporaine ?

A. A. : Oui, le vocabulaire évolue plus vite que la grammaire, et il s’accroît. Pour la grammaire, on voit que les grandes tendances se poursuivent : le jeune Louis XIII mettait “ne” dans 20 % de ses phrases négatives, aujourd’hui c’est moins de 10 %, il n’y a pas de quoi s’alarmer. Le futur en “aller + infinitif”, est ancien, il est devenu aujourd’hui majoritaire à l’oral (“Je vais venir.”), de même que la question à mot interrogatif final (“Tu vas où ?”), qui l’emporte désormais largement sur la question en “est-ce que” ou avec inversion.

La cohérence est effectivement très importante, puisque d’une part on retrouve ces variantes à différents endroits de la francophonie, d’autre part elles ont une certaine logique : le présent du subjonctif, qui vaut aussi pour le futur (“il faut que tu viennes”), vaut désormais aussi pour le passé : “il fallait que tu viennes”. Qui dit, qui écrit “il fallait que tu vinsses” ?


Quel est l’usage ou la structure grammaticale “moderne” qui vous a le plus surprise ou passionnée durant vos recherches ?

A. A. : C’est la féminisation. Non seulement on s’est mis à féminiser les noms de métier les plus illustres (directrice, présidente), mais on a redécouvert l’accord au féminin. Cet accord, dit de proximité, permet le féminin au voisinage d’un nom féminin : vous dites “certaines régions et départements”, et non “certains”. On croyait qu’il avait disparu, un peu comme le féminin des noms de métier (“ambassadrice” avait été restreint à désigner une femme d’ambassadeur), mais il est toujours bien vivant, avant ou après le nom (“les jours et les semaines suivantes”). Il n’est pas mentionné dans les autres grammaires, et il passe le plus souvent inaperçu. Espérons que la GGF aidera à le réenseigner (il l’était jusqu’en 1900).

Transmission et héritage

À qui s’adresse prioritairement cette Grande Grammaire ? Est-ce un outil pour les chercheurs ou un objet que chaque amoureux de la langue devrait avoir dans sa bibliothèque ?

A. A. : Un ouvrage de référence, que tout francophone devrait avoir dans sa bibliothèque ! comme un grand dictionnaire. Actes Sud a conçu une maquette très agréable et très lisible, avec des couleurs, des figures, des tableaux, des fiches. On peut même entendre des extraits sonores (dans la version en ligne ou ebook), on entend les voix du français. C’est très différent de la présentation des ouvrages scientifiques. Et nous avons mis en retrait les passages plus spécialisés, pour les enseignants par exemple. Il existe maintenant des cours, des formations, qui sont basées sur la Grande Grammaire du français.


Quel sentiment domine suite à la parution de ces deux volumes de 2 500 pages chez Actes Sud ? Le projet se poursuit-il (abrégé) ?

A. A. : Nous avons tous été très heureux de l’accueil, on peut dire qu’il y a eu un évènement médiatique, en France mais aussi hors de France. Avec Danièle Godard, nous avons été reçues au Ministère de la Culture, et à Neuchâtel. J’ai été invitée à l’Académie Royale de Belgique, à Montréal, à Ottawa, etc. L’ouvrage figure dans le catalogue de la Cité de Villers-Cotterêts. Je crois qu’il répond au besoin d’une autre vision de la langue, moins centrée sur une norme française largement fantasmée. Les gens ont envie de lire les vraies règles, fondées sur les usages observés, et pas seulement les caprices des puristes. C’est important aussi pour l’enseignement de la langue, pour qu’il reste en lien avec les usages réels, en particulier pour le français langue seconde ou langue étrangère.

C’est pourquoi nous avons rédigé une version abrégée, encore plus accessible, avec une équipe plus restreinte, qui doit paraitre l’an prochain chez Actes Sud.

La Grande Grammaire du français

Découvrir la première grande grammaire de la langue écrite et parlée contemporaine, mettant à l’honneur la diversité de tous les usages écrits et oraux, y compris quand ils s’écartent des normes enseignées.