La différence peut sembler purement sémantique, mais c’est vrai : la création artistique et la création de contenus sont deux démarches différentes, de par leur état d’esprit, mais aussi en pratique.
Ambient Relaxation, Chill Vibes, Today’s Top Hits... telles sont les bandes (pas si) originales de nos vies.
À l’ère de l’avènement de la playlist de café et alors que Spotify vient de fêter ses 20 ans, l’enquête menée par la journaliste et critique musicale américaine Liz Pelly est saisissante : créativité en péril, standardisation, hypermarchandisation, précarité des artistes... Alors que l’indépendance est devenue l’étendard du néolibéralisme et que l’écoute s’est mécanisée, plusieurs questions se posent : que signifie “écouter de la musique” dans un monde où la création artistique semble être devenue le pendant de la création de contenus ? Comment conjuguer ce droit fondamental humain qu’est la vie privée avec la surveillance continuelle des données ?
Une investigation scrupuleuse au cœur du plus grand “jukebox céleste”.
La culture mécanique de Spotify : une écoute sous influence
Le but recherché était le profit des multinationales, non la mise en place d’un système équitable pour les artistes.
Présenté par l’oligopole (Warner, Sony, Universal) comme réponse légitime face au piratage, le streaming se détourne rapidement de l’intérêt des artistes au profit des majors qui contrôlent la plus grande partie du marché de la musique enregistrée.
Sur le mode de la payola des années 1950, Spotify a un fonctionnement aussi flou qu’inégalitaire : rémunération des artistes, standardisation algorithmique... Les contrats, hautement confidentiels, sont volontairement opaques. Mais à qui profite réellement le processus d’optimisation ?
Pour la journaliste, derrière l’automatisation de l’écoute se cachent de réels enjeux de pouvoir. Démystifiant celui qui a été présenté comme le “sauveur” de l’industrie musicale, Liz Pelly dénonce l’illusion de neutralité des playlists artificielles qui reflètent en réalité les machinations d’une société qui nous vend nos propres désirs.
Spotify face au silence : un enjeu artistique et sociétal
Avec Spotify, la musique est devenue inoffensive. Perdue dans ces quelques “vibes standardisées”, elle ne s’adresse plus à personne. Elle est là pour combler l’ennui et masquer celui que l’on redoute tant, désormais unique concurrent du géant musical : le silence. Mais est-ce là la véritable nature de la musique ? Ne devrait-elle pas plutôt être chaotique, libre, captivante ?
Si l’envoûtement de la daylist et de ses sous genres musicaux inventés est vecteur de “désinformation taxinomique”, l’enchantement musical comme “évocation furtive de l’inconnu” est peut-être encore possible. Mais comment se reconnecter avec cette part silencieuse de la musique pour en refaire un espace de possibles ?
Pour Liz Pelly, cela implique de repenser non seulement notre manière de consommer la musique mais aussi notre manière de la penser et de concevoir sa valeur. Car l’écoute ne se définit pas à travers les chiffres ; écouter reste indéniablement “un acte conscient”, pour ne pas dire un acte engagé.