“La Machine Spotify” : aime-t-on encore ce que l’on écoute ?

  • Publié le

    30/06/2026

  • Catégorie

    Chronique

  • Par

    Lou Gartier, Rédactrice

fond couverture la machine spotify liz pelly

À l’heure des playlists omniprésentes, Liz Pelly interroge la transformation de l’écoute musicale par Spotify : standardisation, logique de données et pouvoir des plateformes redéfinissent la création et les usages, au risque d’une musique réduite à un simple service.

Ambient Relaxation, Chill Vibes, Today’s Top Hits... telles sont les bandes (pas si) originales de nos vies.

À l’ère de l’avènement de la playlist de café et alors que Spotify vient de fêter ses 20 ans, l’enquête menée par la journaliste et critique musicale américaine Liz Pelly est saisissante : créativité en péril, standardisation, hypermarchandisation, précarité des artistes... Alors que l’indépendance est devenue l’étendard du néolibéralisme et que l’écoute s’est mécanisée, plusieurs questions se posent : que signifie “écouter de la musique” dans un monde où la création artistique semble être devenue le pendant de la création de contenus ? Comment conjuguer ce droit fondamental humain qu’est la vie privée avec la surveillance continuelle des données ?

Une investigation scrupuleuse au cœur du plus grand “jukebox céleste”.

Spotify, la musique à votre service ?

Peut-on (encore) affirmer que la révolution numérique a démocratisé la culture ?

Difficultés économiques, crises sociétales et innovations technologiques, toutes ont participé à la métamorphose de nos pratiques d’écoute. Du phonographe d’Edison à la dernière mise à jour de l’application Spotify, Liz Pelly revient sur l’histoire de la musique enregistrée et sur les impacts du streaming. Si les effets de marchandisation sur la créativité dans l’industrie musicale sont bien antérieurs à l’apparition du streaming, ils ont pris une toute autre dimension ces dix dernières années avec l’avènement de Spotify.

L’objectif du géant est simple : que l’écoute ne s’arrête jamais. Mais peut-on encore parler d’écoute dans un système où la musique s’apparente plus à un service qu’à une forme d’art ? Peut-on encore parler de création artistique alors que les artistes ne s’interrogent plus sur les musiques qu’ils produisent mais plutôt... sur la musique qu’ils ne peuvent plus faire ?

La culture mécanique de Spotify : une écoute sous influence

Présenté par l’oligopole (Warner, Sony, Universal) comme réponse légitime face au piratage, le streaming se détourne rapidement de l’intérêt des artistes au profit des majors qui contrôlent la plus grande partie du marché de la musique enregistrée.

Sur le mode de la payola des années 1950, Spotify a un fonctionnement aussi flou qu’inégalitaire : rémunération des artistes, standardisation algorithmique... Les contrats, hautement confidentiels, sont volontairement opaques. Mais à qui profite réellement le processus d’optimisation ?

Pour la journaliste, derrière l’automatisation de l’écoute se cachent de réels enjeux de pouvoir. Démystifiant celui qui a été présenté comme le “sauveur” de l’industrie musicale, Liz Pelly dénonce l’illusion de neutralité des playlists artificielles qui reflètent en réalité les machinations d’une société qui nous vend nos propres désirs.

Spotify et l’économie de la passivité : de la “mixtape” personnalisée au “Perfect Fit Content”

“Devenez le personnage principal de votre vie.”

C’est sur cette tendance du main character energy insufflée par les réseaux sociaux que surfent les majors pour enchanter les auditeurs et les artistes. Comme les réseaux sociaux, Spotify est devenu ce reflet numérique déformé de soi ; né de la capitalisation sur le désir individuel de contrôle. Si l’émotion est utilisée comme outil marketing depuis de nombreuses années, Spotify est parvenu à imposer un registre émotionnel unique, celui de la “voix de la playlist”. Ce nouvel “aura musical” basé sur un Perfect Fit Content qui se fait passer pour le digne l’héritier de la mixtape, soulève un paradoxe : plus on semble avoir de choix, moins on en fait.

Dans une culture audio qui n’incite plus à la critique, les esprits et la musique sont lissés ; les écoutes, répétées... Alors que les artistes deviennent fantômes, le Discovery Mode piège l’auditeur dans ce qu’il aime déjà, ou dans ce qu’il croit aimer...

Spotify face au silence : un enjeu artistique et sociétal

Avec Spotify, la musique est devenue inoffensive. Perdue dans ces quelques “vibes standardisées”, elle ne s’adresse plus à personne. Elle est là pour combler l’ennui et masquer celui que l’on redoute tant, désormais unique concurrent du géant musical : le silence. Mais est-ce là la véritable nature de la musique ? Ne devrait-elle pas plutôt être chaotique, libre, captivante ?

Si l’envoûtement de la daylist et de ses sous genres musicaux inventés est vecteur de “désinformation taxinomique”, l’enchantement musical comme “évocation furtive de l’inconnu” est peut-être encore possible. Mais comment se reconnecter avec cette part silencieuse de la musique pour en refaire un espace de possibles ?

Pour Liz Pelly, cela implique de repenser non seulement notre manière de consommer la musique mais aussi notre manière de la penser et de concevoir sa valeur. Car l’écoute ne se définit pas à travers les chiffres ; écouter reste indéniablement “un acte conscient”, pour ne pas dire un acte engagé.