Des destins pris dans une même toile
Deuxième volet de la trilogie du tueur sans nom, inaugurée avec Personne sur cette terre, Le Temps des bêtes féroces s’ouvre sur une scène digne d’un film noir. À Lanzarote, Vesna, jeune femme bosniaque de dix-neuf ans, rentre chez elle à vélo sur une route déserte et escarpée lorsqu'un véhicule la percute violemment. Son corps est projeté contre les rochers, vingt mètres plus bas. Le conducteur s'arrête, constate qu'elle respire encore, mais l'abandonne à son sort avant de repartir avec son sac.
Dans le même temps, Soria, un sous-inspecteur à quelques mois de la retraite, est exilé sur l'île après une ancienne affaire dont il continue de subir les conséquences. Sous les ordres du commissaire Ramón Pino, il fait équipe avec Mario, un jeune officier de police encore habité par une certaine idée de la justice.
Mais très vite, ce qui ressemblait à un simple accident prend une tout autre ampleur. Un cambriolage a lieu chez Vesna. Un incendie meurtrier éclate dans une usine liée aux intérêts d’un puissant homme d’affaires. Un homme que fréquentait Vesna se suicide. D’autres figures émergent : Julian, ancien policier déchu déjà croisé dans le premier volet ; Virginia Ortiz, ex-policière et héritière d’un empire industriel ; et un tueur à gages, dont on ne saura jamais le nom.
Si le roman semble d'abord suivre des trajectoires dispersées, il construit en réalité une immense toile où chaque existence entre en résonance avec une autre. D'un continent à l'autre, d'une époque à l'autre, les histoires individuelles s’entremêlent aux grands drames collectifs, notamment à la guerre de Bosnie, pour ne former qu’une seule et même tragédie humaine.
J’aurais pu lui demander qui elle était, quel était son passé, mais je m’en suis bien gardé. En fin de compte, nous sommes tous issus d’un secret.
La vengeance en héritage
J’ai pensé que je finirais par l’oublier. Que d’autres cadavres enfouiraient le sien au fond de mes entrailles, le poussant de plus en plus bas. Je me trompais. La première fois est la seule qui compte, les suivantes ne sont que des répétitions mécaniques, les victimes s’amalgament dans le miroir. [...]
Aujourd’hui, Leonor Gutiérrez Cabaña est la reine de mes ténèbres, elle s’assoit sur le trône juché sur les cadavres qui l’ont suivie, au-dessus d’eux tous.
Si le roman parle de bêtes féroces, il parle aussi de leurs proies, de leurs victimes, de ce qui survit en elles, lorsque la mort les a épargnées.
Vesna en est la figure la plus bouleversante. Elle porte en elle les traces de l'exil, des violences de la guerre de Bosnie mais aussi un désir de justice, ou peut-être de vengeance.
Et elle n’est pas la seule. D’autres personnages avancent eux aussi, poussés par leurs fantômes, prisonniers de blessures anciennes dont ils ne savent plus très bien s’ils cherchent à les guérir ou à en transmettre la douleur.
Car chez Víctor del Árbol, les traumatismes ne disparaissent jamais complètement. Ils circulent d’une génération à l’autre. Et les guerres ne prennent jamais vraiment fin. Elles survivent dans les corps, les silences et les identités fracturées.
C’est peut-être là toute la désolation du roman : les prédateurs dévorent les proies, mais il arrive que les proies deviennent à leur tour des prédateurs, perpétuant ainsi le cycle du mal, sans jamais le briser.
— Il fut un temps où nous étions des proies. Mais un jour nous avons été capables d’inventer le cycle de la vie et de la mort. Ça s’est produit quand nous avons accepté ce que nous étions. Nous chassons parce que c’est nous les bêtes féroces, pas eux. C’est nous les prédateurs. Ce serait bien que tu le comprennes enfin.


