“Le Temps des bêtes féroces” : Víctor del Árbol aux origines du mal

  • Publié le

    29/05/2026

  • Catégorie

    Chronique

  • Par

    Florence Exiga, Chroniqueuse littéraire

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De Lanzarote à la Bosnie, en passant par le Texas et le Mexique, Víctor del Árbol signe un polar impitoyable où crimes organisés, guerres fratricides, corruption et vengeances familiales dessinent un monde sans foi ni loi, livré à son plus grand prédateur : l’homme lui-même.

Des destins pris dans une même toile

Deuxième volet de la trilogie du tueur sans nom, inaugurée avec Personne sur cette terre, Le Temps des bêtes féroces s’ouvre sur une scène digne d’un film noir. À Lanzarote, Vesna, jeune femme bosniaque de dix-neuf ans, rentre chez elle à vélo sur une route déserte et escarpée lorsqu'un véhicule la percute violemment. Son corps est projeté contre les rochers, vingt mètres plus bas. Le conducteur s'arrête, constate qu'elle respire encore, mais l'abandonne à son sort avant de repartir avec son sac.

Dans le même temps, Soria, un sous-inspecteur à quelques mois de la retraite, est exilé sur l'île après une ancienne affaire dont il continue de subir les conséquences. Sous les ordres du commissaire Ramón Pino, il fait équipe avec Mario, un jeune officier de police encore habité par une certaine idée de la justice.

Mais très vite, ce qui ressemblait à un simple accident prend une tout autre ampleur. Un cambriolage a lieu chez Vesna. Un incendie meurtrier éclate dans une usine liée aux intérêts d’un puissant homme d’affaires. Un homme que fréquentait Vesna se suicide. D’autres figures émergent : Julian, ancien policier déchu déjà croisé dans le premier volet ; Virginia Ortiz, ex-policière et héritière d’un empire industriel ; et un tueur à gages, dont on ne saura jamais le nom.

Si le roman semble d'abord suivre des trajectoires dispersées, il construit en réalité une immense toile où chaque existence entre en résonance avec une autre. D'un continent à l'autre, d'une époque à l'autre, les histoires individuelles s’entremêlent aux grands drames collectifs, notamment à la guerre de Bosnie, pour ne former qu’une seule et même tragédie humaine.

Le règne des prédateurs

Et cette tragédie a ses maîtres d’œuvre : les prédateurs, ces “bêtes féroces” qui donnent son titre au roman.

Mais ici, les bêtes ont un visage humain. Elles portent des costumes impeccables, dirigent des entreprises, des fonds d'investissement, influencent les institutions, les corrompent, façonnant les règles du jeu à leur avantage.

Armando Ortiz en est l'incarnation la plus absolue. Richissime homme d'affaires, amateur de safaris humains, il devient sous la plume de l’auteur, une figure presque conceptuelle du mal : corruption à l'état pur, pouvoir sans limites, absence totale de remords ou d’empathie. Autour de lui gravitent d’autres prédateurs de premier ordre : Massimiliano Petrucci, avocat lié à la 'Ndrangheta, Konstantin Kresno, ancien mercenaire des Tigres d'Arkan, ou encore Jorge Migren, ancien tireur d’élite devenu exécutant fidèle.

Comme dans ses précédents romans, Víctor del Árbol sonde la faute originelle, cherche les racines du mal, avec une conclusion pour le moins troublante : parfois, le mal ne s'explique pas. Il est. Certains êtres ne deviennent pas monstrueux à cause de ce qu’ils font, mais à cause de ce qu’ils sont.

La vengeance en héritage

Si le roman parle de bêtes féroces, il parle aussi de leurs proies, de leurs victimes, de ce qui survit en elles, lorsque la mort les a épargnées.

Vesna en est la figure la plus bouleversante. Elle porte en elle les traces de l'exil, des violences de la guerre de Bosnie mais aussi un désir de justice, ou peut-être de vengeance.

Et elle n’est pas la seule. D’autres personnages avancent eux aussi, poussés par leurs fantômes, prisonniers de blessures anciennes dont ils ne savent plus très bien s’ils cherchent à les guérir ou à en transmettre la douleur.

Car chez Víctor del Árbol, les traumatismes ne disparaissent jamais complètement. Ils circulent d’une génération à l’autre. Et les guerres ne prennent jamais vraiment fin. Elles survivent dans les corps, les silences et les identités fracturées.

C’est peut-être là toute la désolation du roman : les prédateurs dévorent les proies, mais il arrive que les proies deviennent à leur tour des prédateurs, perpétuant ainsi le cycle du mal, sans jamais le briser.