“Mal lunée” : les dangers d'un monde en accéléré

  • Publié le

    29/05/2026

  • Catégorie

    Chronique

  • Par

    Lou Gartier, Rédactrice

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Peut-on encore appeler une story une histoire ?

Dans ce premier roman, Jules Fournier montre les coulisses de l’industrie des réseaux sociaux et les questionnements de plusieurs générations qui tentent de se faire une place à l’intérieur d’un monde devenu un peu étroit où la préoccupation centrale, “c’est comment on accélère”.

Alors, jusqu’où est-on prêt à aller pour faire le buzz ?

La vie au rythme des algorithmes

C’est lors d’un cours de français que Luna, jeune lycéenne un peu perdue, découvre le métier de booktubeuse. Véritable refuge, comme l’était la cabane marseillaise de son enfance, sa chaîne YouTube va vite se transformer en huis clos numérique. De simple booktubeuse anonyme, elle devient influenceuse. Mais qu’est-ce que ce changement de statut implique réellement ?

Accompagnée du jeune Elie qui s’improvise agent de créateurs de contenus, d’Andrea, youtubeur aux ambitions moindres, de JP pour qui le succès est le maître-mot, de sa mère et de son ancienne professeure de français, Luna sera rapidement dépassée par sa notoriété. Dans un monde où le like s’impose comme nouvelle mesure du temps, plusieurs générations s’interrogent : “Alors ça serait ça, la liberté si chèrement conquise ?”

La réalité derrière les écrans de fumée

Si l’on ne veut pas être oublié, il faut d’abord ne pas s’oublier. Mais comment ne pas se perdre entre fiction et réalité quand la notion même de limite est désormais abstraite ?

Devenue l’amie anonyme de milliers de personnes, Luna semble tout aussi loin de sa création initiale que d’elle-même. Mais qui souhaite-t-on réellement voir derrière un facecam ? Le besoin croissant d’identification à l’autre – relatability – efface petit à petit le visage de la jeune booktubeuse pour en faire un avatar aux traits communs ; une projection que l’on adule puis... que l’on harcèle.

Mais dans cet univers préfabriqué où même le désordre est contrôlé, le danger est quant à lui aussi réel qu’imprévisible.

Limiter les dangers d'un monde sans limite

“Et les étoiles filantes du numérique, elles finissent comment ?”

Si l’exposition de l’intimité a ses paradoxes, elle a surtout ses dangers : effets de la dopamine sur le cerveau, addictions, (cyber)harcèlement... Suite à ces enjeux de santé publique, plusieurs propositions de loi sur la restriction d’accès à certaines plateformes pour les mineurs ont vu le jour. Dans le sillage de l’Australie, les pays européens débattent. En France, la proposition de loi adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale de janvier 2026 vise à protéger les mineurs des risques auxquels le numérique les expose ; car derrière l’écran, tout semble permis. Les haters déversent des insultes, diffusent des contenus privés et mettent parfois leurs menaces à exécution.

C’est à toutes ces formes de dangers, dont certains ne prendront pas toute la mesure, que Luna fait face. D’abord dépossédée de son contenu puis de son intimité ; son cas fictif soulève une préoccupation sociétale essentielle : que faire pour se protéger des dérives numériques ? Pour l’auteur, qui a longtemps travaillé aux côtés de créateurs de contenus, la réponse est évidente : prendre la parole.

S’évader de la fiction... par la fiction ?

De nos jours, aucun retour en arrière n’est possible. Mais, cela a-t-il un jour été possible ?

Luna ne pourra pas effacer ce qui n’aurait jamais du être montré, comme elle ne pourra pas retrouver le Marseille de son enfance. Alors pour échapper aux affres d’une société de l’image, comme pour surmonter les ravages du temps qui passe, il reste une possibilité : se raconter des histoires, et pourquoi pas, raconter son histoire. Des premiers livres aux stories, n’est-ce pas là tout ce que l’on fait pour tenter de donner du sens ? Alors que tout semble piégé dans le cloud, il est peut-être encore possible de garder un peu la tête dans les nuages, en ouvrant une nouvelle page comme on ouvre une fenêtre sur le monde ou, tout simplement, en s’éclipsant discrètement.

“Filer à l’anglaise, encore la meilleure façon de s’en aller, non ?”

Découvrir le roman de Jules Fournier