Un parcours pluridisciplinaire
Vous êtes actrice, romancière et restauratrice. Dans vos restaurants (comme Marcello ou Blueberry), vous créez des ambiances, des “univers”. Est-ce que l’écriture d’un roman de science-fiction est pour vous une extension de ce travail de mise en scène, ou au contraire un espace de liberté totale où vous n’avez plus de contraintes matérielles ?
Marie-Lorna Vaconsin : Mes restaurants et mes romans partent du même désir : fabriquer un mini-monde, une vraie expérience sensorielle. Aller dans un restaurant, ce n’est pas juste manger, c’est être plongé dans une atmosphère. Le restaurant doit être cohérent avec ses axiomes et sa promesse de départ.
Pour le roman, c’est pareil, l’univers doit être incarné et fidèle à son pacte narratif. Et si les restaurants semblent plus immédiatement soumis au réel en termes de logistique, l’imaginaire l’est aussi : on peut, certes, tout inventer dans un roman, mais le lecteur doit y croire. C’est la construction d’univers cohérents qui me passionne.
La vie de restauratrice est faite d’immédiateté et de rushs permanents. À l'inverse, l'écriture d'un roman chez Actes Sud demande un temps long et une introspection profonde. Comment avez-vous réussi à faire cohabiter ces deux temporalités radicalement différentes ?
M.-L. V. : C’est vrai, ces temporalités sont aux antipodes.
Quand je suis cheffe d’entreprise, je suis presque une caricature, je veux que tout aille vite, que les sujets avancent. Il m’arrive de programmer des alertes sur mon téléphone pour que les réunions ne traînent pas en longueur.
C’est tout le contraire de qui je suis dans l’écriture où je peux infuser pendant des heures. Laisser pousser les idées. J’ai la sensation de plonger, presque physiquement, sous l’eau, pour investiguer un point de détail. J’ai besoin de ne pas percevoir la présence des autres. D’ailleurs, je suis la plus productive le matin très tôt quand tout le monde dort.
Ces deux univers alternent, coexistent. Quand je suis coincée par un sujet dans l’un, j’ai plaisir à plonger dans l’autre, j’en reviens presque toujours avec une solution.
Le passage à la science-fiction et à Exofictions
Vous avez déjà publié des ouvrages auparavant, mais ici vous signez votre premier roman de science-fiction. Pourquoi ce genre s’est-il imposé à vous aujourd'hui ? Est-ce le meilleur prisme, selon vous, pour raconter les mutations de notre monde actuel ?
M.-L. V. : Le genre s’est “imposé” à moi de manière presque organique, au fil de l’écriture, parce que j’avais besoin d’inventer d’autres futurs possibles que ceux que nous présentent les nouvelles. J’ai aimé partir de la situation actuelle, inventer une légère déviation, la plus réaliste possible, à partir de laquelle l’humanité prend un nouveau chemin.
Souvent, la SF est une loupe sur nos travers contemporains. Quelle est la question brûlante (écologique, sociale ou technologique) qui a servi de “cellule souche” à ce nouveau roman ?
M.-L. V. : J’avais envie d’un contrepied aux dystopies sans espoir, une lumière au bout du tunnel qui permette d’explorer à fond la noirceur. C’est comme ça qu’a surgi la “cellule souche”, l’image de cette chlorophylle rouge, bioluminescente, dont la photosynthèse augmentée éloignerait le monde du réchauffement climatique. Bien sûr, l’idée n’était pas d’être naïf ou angélique, il fallait suivre la route des conséquences : qu’arrive-t-il à l’humain quand son environnement change biologiquement ? Comment s’adapte-t-il ? Et ça, c’est toute l’histoire du livre.
Les thématiques du roman
Pourquoi avoir choisi l'Utah et les grandes forêts américaines comme décor ?
M.-L. V. : C’est la présence de Pando à Fish Lake Forest qui m’a entraînée vers l’Utah, quand j’étais au tout début de mes recherches sur le végétal. Pando est une colonie clonale – 47 000 troncs identiques issus du même bourgeon racinaire, le vieil et plus vaste organisme vivant du monde. Cette forêt m’a tout de suite fascinée par ses possibilités narratives : comme j’étudiais un phénomène de contamination par le sol, j’étais excitée à l’idée de savoir comment allaient réagir les 47 000 jumeaux de Pando à la bactérie Fulguris.
Et puis, en implantant mon imaginaire dans l’Utah, j’ai redécouvert une région. L’Utah, connue pour être terre des Mormons, offre une complexité insoupçonnée avec des tas de sous-groupes de religion. Des hommes qui ont un rapport singulier à “leurs terres”.
Et pour finir, j’avais juste envie que les scènes se déroulent dans ces paysages fabuleux.
Qu'est-ce qui vous intéressait dans le fait de mettre au centre de l'histoire des enfants ? Qu'est-ce qui se joue à ce moment-là de la vie ?
M.-L. V. : J’ai toujours adoré écrire sur l’enfance parce que c’est l’âge où l’esprit se modèle. On absorbe toutes les narrations que nous imposent les adultes, sans poser de questions, comme de petits soldats. Cette fidélité absolue à des valeurs ou des dogmes parfois beaux mais très souvent complètement absurdes m’émeut autant qu’elle me serre le cœur.
J’aime peut-être encore plus l’adolescence parce que c’est à cet âge qu’on commence à s’interroger, à décoller de soi les récits hérités. C’est ce moment de transition qui me fascine, la lutte intérieure, les méandres où s’enchevêtrent compromis et rébellion. Il n’y a rien de plus excitant que l’aventure de la construction de soi.
Joshua et Edita semblent tous les deux coupés du monde. Pourquoi cette rencontre entre deux êtres “hors système” ?
M.-L. V. : C’est vrai qu’ils sont tous les deux hors système. Comme des plantes contrariées dans leur pousse, Edita et Joshua sont empêchés, prisonniers. Ce qui rend leur croissance et leur faculté d’adaptation encore plus singulières. J’aime imaginer comment la vie se fraie un chemin et se débrouille, malgré tout.


