Entretien avec Murielle Szac, directrice de la collection “Ceux qui ont dit non”

  • Publié le

    27/04/2026

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    Entretien

Murielle Szac

Murielle Szac, directrice de la collection “Ceux qui ont dit non”, raconte comment naissent ces récits de résistance et pourquoi ils sont essentiels aujourd’hui.

Comment choisissez-vous les thèmes, la figure tutélaire pour le porter, l’auteur ou l’autrice pour l’incarner ?

Les thèmes s’imposent : luttes contre les discriminations, les dictatures, les violences et toutes les atteintes aux droits humains et de la planète. Des combats qui méritent encore qu’on se mobilise aujourd’hui. Ensuite il faut trouver le bon personnage qui incarne ce combat. Je revendique pour la collection de vrais partis pris : les jeunes ont besoin d’adultes qui affichent leurs valeurs. J’assume ma subjectivité dans les choix des sujets et des figures. Ensuite je me transforme en “marieuse”, j’essaie de faire des couples. Parfois je suggère le couple, parfois l’auteur vient me le proposer, cela dépend. Je privilégie des écrivains engagés pour qui l’écriture est une manière de faire avancer ce monde.

Mais je choisis toujours lorsque je sens que la résonance de l’un à l’autre fonctionne. Maria Poblete, écrivaine chilienne exilée pour évoquer la résistante Lucie Aubrac ; Ysabelle Lacamp, imprégnée de son histoire cévenole et protestante pour faire revivre Marie Durand, l’héroïne huguenote de la Tour de Constance ; Dominique Conil, passionnée de la Russie depuis toujours pour incarner la journaliste Anna Politkovskaïa ; Bruno Doucey, poète engagé pour écrire la vie de Lorca ou celle de Neruda ; Elsa Solal, femme de théâtre pour mettre en scène Sarah Bernhardt ou Joséphine Baker ; Carole Trébor, historienne et fille d’historien, pour faire découvrir Marc Bloch ; Walid Hajar Rachedi, qui a grandi sous l’ombre tutélaire d’Albert Camus... Parce que je veux avant tout des récits passionnés et que les lecteurs rencontrent non seulement un personnage dans le livre, mais aient aussi affaire à des écrivains qui s’engagent.

La collection met à l’honneur des figures de résistance : pourquoi est-il urgent de raconter ces parcours aujourd’hui ?

Dire “non” ça s’apprend. Un jeune a aujourd’hui mille et une raisons de s’insurger contre ce monde qui ne tourne pas rond, mais il ne sait pas forcément comment s’y prendre pour résister. Lui montrer d’abord que d’autres avant lui se sont battus, que ces autres n’étaient pas tout seuls, et qu’ils ont souvent réussi à infléchir la marche du monde. Mais lui faire découvrir aussi que ce ne sont pas des êtres exceptionnels, mais plutôt des figures dans lesquelles il peut se projeter. On ne naît pas résistant, on le devient. Tous ces personnages ont en commun de décider un jour de suivre ce que leur dicte leur conscience. Et cela s’enracine dès leur enfance ou leur adolescence : ce qui révolte petit fonde une lutte d’adulte. Par-delà leur époque et leur pays, tous ces personnages ont la main appuyée sur l’épaule de l’autre. Comme une grande chaîne de solidarité et de fraternité.

Vous insistez beaucoup sur le collectif des auteurs également.

Vous l’avez compris, on n’entre pas dans la collection “Ceux qui ont dit non” sans avoir une plume militante. Je n’ai pas peur de ce mot, au contraire. Je n’ai pas dit partisane. Chacun a les convictions politiques qu’il souhaite, ce n’est pas le sujet, mais les grands combats portés par nos personnages ne se sont pas menés seuls, et nous sommes donc une équipe, un véritable collectif. Voilà pourquoi nous avons aussi imaginé des résidences d’écriture collectives : Saint-Paul-Trois-Châteaux, Quimper, Château-Arnoux, Apt, Flagey, Le Teil, Neuville-de-Poitou… Autant de villes où nous sommes allés ensemble pour que fleurissent nos “Non” et ceux de la population. Nous avons aussi proposé d’innombrables lectures collectives “Des Voix pour dire Non”, qui font se répondre les paroles de nos personnages en un grand chant de fraternité.

C’est au cours de votre première résidence collective que vous avez mis en place les Ateliers du Non. Aujourd’hui vous en avez mené des centaines partout en France, de quoi s’agit-il ?

Les auteurs, porteurs de l’ensemble de la collection et pas seulement des personnages auxquels ils ont eux-mêmes prêté vie, sillonnent depuis des années les lieux qui les invitent pour faire émerger une parole personnelle, liée à une insurrection intime. Nous demandons aux jeunes et aux moins jeunes : “Et vous, à quoi dites-vous non ?” Nous les aidons à formuler leurs révoltes. Nous préférons y aller à plusieurs et parfois nous restons des semaines sur un territoire : les mots qui résistent germent lentement, c’est magnifique. Et les mots peuvent sauver. Il y a souvent un avant et un après nos Ateliers du Non. Ainsi, combien de “Non au harcèlement” avons-nous vu surgir, permettant une prise de conscience du groupe. Je me souviens de l’un d’entre nous invité à intervenir en urgence dans un lycée agricole en proie à une violente crise d’homophobie contre un élève et parvenant à dénouer la situation. Je me souviens d’un duo de choc permettant une parole libératrice dans une classe de 3e dévastée par de petits masculinistes adeptes du “body count”. Je me souviens de ce jeune migrant Pakistanais, capable pour la première fois de raconter sa fuite, sa traversée, les passeurs, la peur, la galère à la rue, tout ce qu’il n’avait pas pu partager, devant ses camarades sidérés. Des milliers de visages et de mots récoltés nous habitent.

N’est-il pas temps de dire “Oui” ?

Derrière chaque non il y a un oui. Dire non à l’injustice, c’est dire oui à la justice. Dire non à la guerre, c’est dire oui à la paix. Un “Non” qui ne porterait pas en lui son “Oui” n’a pas sa place dans cette collection.

Quand nous trouvons un titre, nous réfléchissons toujours à son antonyme positif. Quand un jeune, au cours d’un Atelier du Non me dit “Non à l’école”, je lui réponds : “Très bien, alors c’est oui à quoi ?” Et il en reste muet, son “non” tombe de lui-même ! Mais s’il me dit “Non à l’école qui ne sait pas travailler avec les élèves en difficulté”, alors je dis d’accord, “oui à l’école qui sait travailler pour les élèves en difficulté”, et là on avance vers une solution. Nous affûtons les crayons de la colère pour qu’ils dessinent un avenir meilleur.