Éric Vuillard : l’invention d’un genre littéraire

  • Publié le

    14/01/2026

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Les orphelins

Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid reprend un geste qu'Éric Vuillard met au point livre après livre : regarder l’Histoire depuis ses coulisses en dévoilant ses zones d'ombre. Dans Les orphelins, le prix Goncourt 2017 raconte ainsi la fabrique du pouvoir américain à travers la vie d’un desperado passé à la postérité sous le nom de “Billy the Kid”.

L’art du décadrage

Même si les faits relatés sont méconnus, éclairants, même s’ils sont précisément documentés, la méthode d’Éric Vuillard tient avant tout à un réglage de focale : modifier la lumière, recomposer le récit, pour produire une vérité nouvelle, littéraire, distincte de l’enquête historique. Dans Les orphelins, cela modifie tout d’abord notre perception de Billy the Kid. Au lieu du cow-boy rimbaldien qu’il est devenu dans la mémoire collective, il apparaît comme un jeune orphelin isolé, emporté par des intérêts qui le dépassent : les monopoles naissants des grands propriétaires, et l’ordre qu’ils installent en confisquant la démocratie. Puis l’auteur nous révèle que l’histoire que l’on connaît, la vie officielle du Kid, la fable, nous vient de Pat Garrett, le shérif qui l’a abattu en 1881. “Sa vie sera écrite par son assassin.”

Visuel actu Les Orphelins d'Éric Vuillard

L’utilisation de l’image

Comme dans plusieurs de ses livres (Tristesse de la terre ou La bataille d’Occident), Éric Vuillard place des photographies anciennes, souvent des portraits, en tête de chapitre des Orphelins. “Une des fonctions de l’écriture, c’est peut-être de rendre leur intensité aux images.”, déclarait l'auteur au journal Le Monde. Celles qu’il a choisies pour Les orphelins sont saisissantes. L’une d’elles montre Jesse Evans (un gamin de 20 ans, à demi cherokee, qui dirigeait une bande de hors-la-loi auxquels s’est brièvement mêlé Billy) en compagnie d’une jeune fille. Vuillard la décrit merveilleusement.

Aux origines du pouvoir

Tandis que nous vivons un moment inédit de hausse des inégalités et de concentration des richesses, Éric Vuillard poursuit inlassablement son œuvre de dévoilement de la fabrique du pouvoir. Mais l’époque change. Dans L’ordre du jour, situé au cœur des années 1930, il s’intéressait aux mécanismes discrets – argent, notoriété, mise en scène – qui installaient les Nazis au pouvoir. Dans Les orphelins, en pleine conquête de l’Ouest, il révèle une société dans laquelle la violence venue d’en haut structure la liberté proclamée, des propriétaires terriens manipulent shérifs et voyous et les élections blanchissent les puissants. Écrire sur l’Histoire, pour Vuillard, c’est finalement l’interroger : que voyons-nous quand nous croyons savoir ? À quel moment le pouvoir devient-il “légitime” ? À quel moment une violence venue d’en haut se transforme-t-elle en folklore ou en légende ? Et que nous révèle sur nous-même le fait de préférer le mythe (où les bons étaient du côté de la loi) aux véritables mécanismes du pouvoir (l’accaparement des richesses par quelques-uns) ?

Billy the Kid, son histoire intime, celle de l’origine du pouvoir en Amérique et de la démocratie confisquée.

Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid, le nouveau récit d'Éric Vuillard, est à découvrir le 28 janvier en librairie.