L’art de sauver des voix dans “Bréviaire des anonymes”

  • Publié le

    14/01/2026

  • Catégorie

    A la une

Bréviaire des anonymes

Avec Bréviaire des anonymes, Lyonel Trouillot continue de composer une œuvre qui choisit de raconter celles et ceux que l’Histoire ne nomme pas, et transforme l’anonymat en puissance littéraire.

Le choix de la littérature de l’anonymat

Lyonel Trouillot s’est un jour décrit comme un “dictaphone des autres” (Le Monde, 19/05/2024). C’est cette mission qu’il poursuit dans Bréviaire des anonymes où il s’attache à restituer des vies humbles, sans misérabilisme. Dans une ville côtière abandonnée, loin de la capitale, un fonctionnaire haïtien est ainsi chargé d’inventorier une riche bibliothèque léguée à l’État. Sauf que cet inventaire déraille : tandis qu’il écrit à son oncle – un politicien qui l’a élevé – des récits s’invitent “par effraction” dans sa lettre. Macho, le patron du seul bar de la ville ; Manie, une petite bossue maltraitée par sa famille ; Ayan, un de ses rivaux à l’école réclament leur dû : le droit de prendre la parole pour ne pas disparaître.

Les mots pour fabriquer du commun

Avec Bréviaire des anonymes, Lyonel Trouillot crée un espace où les personnages se relayent pour parler, se contredisent et parfois même se coupent la parole. Les vivants et les morts, les anonymes et les grands de ce monde, la langue soignée des élites et celle de la rue se mêlent dans un récit polyphonique. Et la phrase de Trouillot devient un espace de partage. Elle accueille le rythme, l’adresse, la colère, l’humour – tout ce qui permet de ne pas être seul dans un pays éprouvé, où l’État peine à assurer ses fonctions vitales. En racontant les vies modestes et celles que l’on oublie d’ordinaire, l’auteur leur rend une épaisseur, une histoire, une dignité. Il rappelle surtout que ces existences méritent, elles aussi, d’être racontées.

Une écriture qui rend sa dignité aux inconnus

La prose de Lyonel Trouillot, très rythmée, souvent proche de l’oral, mêle poésie et politique sans jamais devenir tract. Sa précision et la musique qu’elle porte évitent l’esthétisation de la misère et font de ses personnages des présences jamais réduites à leur malheur, qui existent dans leurs contradictions, leurs désirs et leur façon de se tenir debout. C’est d’ailleurs ce qui relie Bréviaire des anonymes à Veilleuse du calvaire : dans ce précédent roman déjà, Trouillot faisait entendre une parole collective – celle de femmes en rébellion – face à la prédation et à la violence. Ici, le chœur s’élargit mais la conviction demeure qu’écrire peut sauver au minimum une voix, une dignité.