Pierre dit: «moi, je crois que tout a commencé avec... je ne savais rien de... je lui ai dit... j'étaits terrorisé... qu'est-ce que je leur ai fait... à qui veux-tu que je le répète... »On l'écoute, sa parole pénètre, s'enfonce. Bientôt ne reste plus un espace pour l'écart, le rêve, l'inattention. Jusqu'à la dernière ligne, le texte nous visite comme une torche. Brûle, illumine, calcine.
Le manuscrit de «Pierre, pour mémoire» est tombé un soir de l'été 1980 sur notre table. Le lendemain matin nous l'inscrivions à notre programme d'édition. Cette adhésion immédiate, des lectures ultérieures devaient la confirmer, en amplifier la nécessité. Et qui résistera à l'interpellation de ce récit ? Les événements s'y enclavent, non selon les règles de la chronologie ou de la hiérarchie dramatique, mais selon les à-coups d'une obsessionnelle quête de l'écoute, de la présence, du partage. Les sens y frémissent, d'autant plus redoutables qu'ils s'énoncent avec cette gravité itérative que seule la parole en train de se délivrer est capable de produire. Plus surprenant encore, le fait qu'il n'y a ici ni enregistrement ni transcription, mais, au sens le plus strict, alliance, l'écriture d'Anne-Marie Roy se constituant en matrice pour la parole de Pierre.
Pierre («pour mémoire») pourrait bien, à la société qui l'exclut, renvoyer une image dont elle ne se remettrait pas si elle venait à la voir.