En juin 2016, je sortais de l’écriture et de la publication des Animaux sentimentaux, un roman sur l’amour, la sexualité et l’homophobie (des thèmes toujours très présents ici). Inspiré du film Shortbus, le roman bâtissait, chapitre après chapitre, un refuge de confiance, de bienveillance entre les personnages, avec en clôture, un happy ending – si rare dans les fictions gays.
J’ai démarré à ce moment-là l’écriture de Si la reine meurt en hiver presque comme son opposé, son “jumeau maléfique”, en construisant un monde paranoïaque, où personne ne peut se fier à personne, où toute interaction sociale peut être suspectée d’être le fruit d’un scénario monnayé.
À ce moment-là de ma vie, la comédie sociale, la comédie humaine, me paraissaient particulièrement insupportables. Je venais de perdre mon emploi dans une institution culturelle suite à une coupe drastique de subventions. C’était la première fois que je me retrouvais au chômage. J’ai pu éprouver rapidement, dans mon entourage, les regards qui changeaient, la politesse qui s’émoussait ; parfois l’absence totale de réponse à mes sollicitations, même de la part de personnes avec qui j’avais souvent travaillé.
Pour certains, j’étais redevenu carrément transparent, inexistant. Difficile de mesurer si la honte que j’ai ressentie à l’époque venait du fait d’être brutalement déclaré hors-jeux, ou bien d’un sentiment de culpabilité d’avoir participé à cette comédie pendant toutes ces années.
Au détour d’une conversation avec un ami américain, qui venait également de publier son premier livre – et qui cherchait, lui aussi, du boulot –, nous nous sommes mis à échanger quelques idées. Après avoir fait le tour de toutes les possibilités qui nous venaient à l’esprit pour continuer à travailler dans le domaine de la littérature, est finalement venue l’idée de créer une petite agence.
Elle proposerait d’apporter une dose de fiction dans la vie des gens. Nous pourrions créer, sur demande et sur mesure, des personnages fictifs et récurrents, dans le quotidien des abonnés. Il s’agissait au départ d’un système de lettres et de correspondances, où nous nous glissions dans la peau des personnages ainsi créés. L’idée n’allait pas plus loin que cela.
Cette petite agence n’a bien sûr jamais existé, et nous n’en avons même jamais reparlé. Elle a en revanche muté, et s’est retrouvée, en format XXL, dans le roman.
Des personnages ont commencé à apparaître, souvent par deux (un couple d’agents gays en relation libre, un couple hétéro bientôt brisé par un secret, des parents à qui l’on arrache leurs enfants parce qu’ils ne peuvent plus payer leur forfait, un homme avec son chien de service…), toujours travaillés par des questions d’intimité, d’interdépendances, de relations hésitant entre confiance et trahison. Il est toujours question d’amour, de perte, de peur de l’abandon, de maladresse des sentiments. De désirs, de sexualité, d’amitié.
Le texte met en scène les ravages insidieux de la commercialisation de tout, de la standardisation de nos désirs et de leur marchandisation.
Les intrigues se sont toutes développées séparément au départ. Il aura fallu du temps pour que les liens entre elles se dessinent et que les arcs narratifs se télescopent. C’est ainsi que s’est précisée l’idée d’une résistance.
Comme les gamins qui s’organisent pour remettre en cause le statu quo et la perpétuelle reproduction de l’organisation sociale privatisée et monétisée, j’ai voulu voir ce qu’il restait de nous sans tout ce bazar de la vie en société. Sans les rôles qu’on définit et distribue sans broncher.
Le livre est vite devenu un roman sur ce qui se passe quand la terre s’arrête de tourner. Quand on regarde dans la machine et qu’on démonte le moteur pour voir ce qui ne va pas. Un livre sur le vertige de l’existence, de l’identité et de ses fictions. De quoi sommes-nous faits ? Que reste-t-il de nous quand nous, animaux sociaux, cessons de jouer la comédie ?
Pendant les dix années qu’il aura fallu pour terminer le roman, j’ai eu le sentiment – en particulier dans la dernière partie de l’écriture – d’une course contre la montre pour ne pas perdre de vue le réel, dont nous avons le sentiment chaque jour qu’il se dérobe sous nos pieds.
J’avais l’impression d’être rattrapé par le monde qui nous entoure ; un monde où la vérité se trouve en compétition avec des faits alternatifs, où nos désirs sont fabriqués pour nous, déterminés. Un monde où le langage se trouve peu à peu vidé de son sens, ou des Ministères de la Fiction ou de la Vérité n’auraient plus rien d’orwellien.
Reprenant très souvent les codes de la série (Les Chroniques de San Francisco), parfois polar, parfois comédie, le livre s’efforce de ne pas être un roman à thèse.
Malgré la violence ambiante, les scénarios cyniques qui écrasent et emprisonnent les personnages (les motifs d’effondrements, d’épuisements, de chutes, abondent dans le récit) il est aussi question de confiance qui résiste dans un univers hostile, sur la vie qui insiste. Sur l’amour et l’amitié qui trouvent toujours à se loger quelque part.
Sur l’herbe qui pousse malgré tout, dans les failles du béton armé.
- Cédric Duroux