Une compassion sans surplomb
“Je crois que le roman américain réussit à rendre les choses réelles tant qu’il reste inclusif. Toutes les fictions culturelles font toutes partie du même ensemble. C’est une arme puissante que de réunir des gens, que de se comprendre et d’avoir de la solidarité et de la compassion les uns pour les autres.”
Dans American Spirits, il se place au niveau des vies ordinaires, jamais au-dessus, sans ironie ni condescendance. L’Amérique de Trump est partout, mais ce n’est pas celle des journaux télévisés. La casquette MAGA devient un motif récurrent de récit en récit, portée comme un signe d’appartenance et parfois comme un défi, et Banks en saisit la face la plus intime : la peur de perdre sa place dans la société. Proche de ses personnages, il consacre une attention particulière aux classes populaires, à leurs failles comme à leur dignité, en écho à son histoire personnelle. Né dans un milieu modeste du New Hampshire, c’est un écrivain façonné par une enfance pauvre et un environnement familial difficile.
Un testament littéraire
Plus qu’un inédit posthume, American Spirits s’impose comme un dernier éclat sombre et maîtrisé, une manière de tendre un miroir à une nation à vif. Et, aussi, comme la quintessence d’un art du roman construit sur plusieurs décennies. On y côtoie l’Amérique “d’en bas”, et le décor rural agit comme une cocotte-minute. Les hostilités dans la communauté prennent souvent la forme de conflits de territoire – presque des querelles de frontières semblables, au fond, à celles que Trump mène actuellement – avec en arrière-plan, une mémoire américaine plus ancienne où prévalait la loi du plus fort. Comme le différend qui oppose, dans la première nouvelle, Doug Lafleur à son voisin, qui lui a racheté la forêt familiale pour en faire un domaine de chasse privée. Enfin, comme dans De beaux lendemains ou Affliction, deux romans majeurs de Banks, la tragédie devient une machine sociale qui transforme voisins et familles en juges les uns des autres.
Bien plus tôt, avant les colons américains, les Britanniques, les Canadiens français et les Néerlandais, elle avait été pendant dix mille ans la terre nourricière des Mohicans et des Micmacs. Cette idée-là plaisait à Doug. [...] Il aimait croire qu’il descendait d’eux [...]. Sans ce lien ancien à la terre, qui donc était Doug Lafleur ? Personne. Rien. Juste un musicien amateur sans grand talent qui aurait traîné toute sa vie dans cette petite ville [...].