“American Spirits” : À Sam Dent, l’Amérique sur les nerfs

  • Publié le

    20/03/2026

  • Catégorie

    À la une

American Spirits

Le décor de “De beaux lendemains” redevient le théâtre d’un pays fragmenté. Dans “American Spirits”, Russell Banks orchestre trois récits où le drame intime devient affaire collective.

Une compassion sans surplomb

Dans American Spirits, il se place au niveau des vies ordinaires, jamais au-dessus, sans ironie ni condescendance. L’Amérique de Trump est partout, mais ce n’est pas celle des journaux télévisés. La casquette MAGA devient un motif récurrent de récit en récit, portée comme un signe d’appartenance et parfois comme un défi, et Banks en saisit la face la plus intime : la peur de perdre sa place dans la société. Proche de ses personnages, il consacre une attention particulière aux classes populaires, à leurs failles comme à leur dignité, en écho à son histoire personnelle. Né dans un milieu modeste du New Hampshire, c’est un écrivain façonné par une enfance pauvre et un environnement familial difficile.

Une colère qui circule

Sous la plume de Banks, disparu en 2023, Sam Dent, la localité où se passent ses trois nouvelles, devient une sorte d’Amérique en format miniature, un laboratoire où la colère s’infiltre partout, entre voisins, au sein du foyer, au bar du coin. Si le détonateur est toujours anecdotique : un droit de chasse aboli, des enfants qui se plaignent d’être maltraités par le couple de lesbiennes qui les a adoptés… Chaque incident de voisinage semble aussitôt se brancher sur une dérive nationale, provoquant une réaction en chaîne qui mène au drame. Banks excelle à capter le moment où la communauté réagit comme un seul corps : elle se tend, se divise ou s’enflamme, exactement comme le pays tout entier.

Un testament littéraire

Plus qu’un inédit posthume, American Spirits s’impose comme un dernier éclat sombre et maîtrisé, une manière de tendre un miroir à une nation à vif. Et, aussi, comme la quintessence d’un art du roman construit sur plusieurs décennies. On y côtoie l’Amérique “d’en bas”, et le décor rural agit comme une cocotte-minute. Les hostilités dans la communauté prennent souvent la forme de conflits de territoire – presque des querelles de frontières semblables, au fond, à celles que Trump mène actuellement – avec en arrière-plan, une mémoire américaine plus ancienne où prévalait la loi du plus fort. Comme le différend qui oppose, dans la première nouvelle, Doug Lafleur à son voisin, qui lui a racheté la forêt familiale pour en faire un domaine de chasse privée. Enfin, comme dans De beaux lendemains ou Affliction, deux romans majeurs de Banks, la tragédie devient une machine sociale qui transforme voisins et familles en juges les uns des autres.