“Faire sans” de Clémence Marque : un éclairage nécessaire sur l'avenir de notre santé

  • Publié le

    13/04/2026

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Faire sans

Comment sécuriser nos besoins en médicaments et retrouver une forme de souveraineté sanitaire dans un monde de plus en plus interdépendant ?

De la pharmacopée paléolithique jusqu’à l’émergence des laboratoires pharmaceutiques en passant par le développement des biomédicaments, Clémence Marque, à travers une approche scientifique et didactique, dénoue les idées reçues sur un sujet aussi complexe que controversé à l’image du monde actuel : les médicaments.

Plusieurs questions se posent : en cas de pénuries, qui détient les stocks ? Pour combien de temps ? Quelles sont les formes de médicament les plus concernées ? Quels seraient les enjeux sociétaux et sanitaires si les pénuries se pérennisaient ?

Dans une société contaminée par les crises sanitaires et sociales, une nomenclature s’impose.

Pénuries dans un monde en crise

En 2004, l’Académie nationale de médecine alerte : le déclin de la souveraineté sanitaire française approche. Pourtant, les crises sanitaires s’accroissent, et avec elles, les risques de pénuries à échelle mondiale. Scandale du Levothyrox en 2017, de l’amoxicilline en 2022, de la quétiapine en 2025, ou encore, celle du Gardasil® 9 en Chine en 2018… Si ces pénuries ont engendré de véritables crises sanitaires, une épidémie d’idées reçues sur les médicaments et l’industrie pharmaceutique s’est répandue. Une compréhension collective de l’écosystème pharmaceutique et de ses enjeux sanitaires et sociaux est donc devenue une nécessité.

En effet, comment préserver l’entourage des patients qui souffrent de ces pénuries ? Peut-on attendre des personnels soignants qu’ils pallient ces manques ? Et quel médicament sécuriser en premier en cas de pénurie ? Pour Clémence Marque, logique préventive tardive et opacité de l’industrie sont vectrices de ruptures inévitables. Autre zone d’ombre : l’origine exacte des médicaments. Mais est-il tout de même possible de connaître l’origine des pénuries ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’une pénurie ?

Didactique de la santé pour contrer le scepticisme

Sans définition légale, largement employée dans les médias et sujette à de nombreuses idées reçues, la pénurie s’impose comme nouvelle maladie du siècle. Mais de quoi parle-t-on réellement quand on évoque une pénurie ?

Clémence Marque fait de la clarté terminologique le mot d’ordre de cet ouvrage : pour pouvoir prendre soin les uns des autres, il faut d’abord prendre soin des mots. De la recherche initiale à la commercialisation et avec autant de précision scientifique que de nuance, la pharmacologue propose une véritable encyclopédie ludique du médicament et des rouages de l’écosystème pharmaceutique : actions principales du produit, classes thérapeutiques, classifications des noms sur les boîtes, étapes principales de production du médicament chimique, ou encore identification des détenteurs des stocks.

Mais nommer suffit-il à lutter contre le scepticisme croissant et à pallier l’absence d’étude précise sur les coûts de priorisation de la santé ou encore sur le manque d’exactitude des listes des médicaments indispensables à échelle européenne ?

Une industrie complexe dans une société mondialisée

Une solution unique n’est pas envisageable dans un monde interdépendant comme le nôtre. Les déséquilibres structuraux pointés par la pharmacologue sont multiples : complexité de la chaîne mondialisée, tensions d’approvisionnement en matières premières, décalages croissants entre l’offre et la demande, baisse de la production agricole, délocalisation ou encore interdépendance des pays en passant par la dépendance technologique. Une “vulnérabilité systémique” (p. 70) qui s’inscrit dans un contexte climatique et économique complexe : hydrocarbures polluants aux prix fluctuants, inégalités sociales en cas de relocalisation... Pour la pharmacologue, l’autonomie sanitaire nationale semble illusoire et une autonomie européenne semble plus réaliste pour limiter les risques de pénuries. Mais ce n’est pas tout : nos pratiques de consommation sont aussi au cœur du dysfonctionnement.

Profit et consommation : sommes nous aussi responsables ?

Comment limiter les risques causés par la course au profit ? Faut-il baisser les prix des médicaments ou les revaloriser ? Faut-il dispenser les médicaments à l’unité ou fluidifier sa chaîne et adopter une politique de transparence des stocks ?

Si Clémence Marque plaide en faveur d’une “réappropriation non-lucrative des traitements les plus essentiels” (p. 11), elle en appelle aussi à notre responsabilité collective. De la simple observance thérapeutique jusqu’à la modification totale de nos comportements de consommation des médicaments, elle nous amène à nous questionner sur nos pratiques de médication et sur notre rapport au soin. Car non, le soin n’est pas le propre de l’homme, il concerne toutes les espèces. Alors, ne pourrait-on pas repenser notre conception du soin en se fondant sur des pratiques collectives plus éthiques, plus sobres et en harmonie avec notre environnement ? Du juste mot au “juste soin”, Clémence Marque propose une véritable didactique de la santé, en nous rappelant que si le médicament est toujours un compromis, la réalité, elle, nécessite toujours de la nuance.