Kaveesha, figure tragique de l'exil
Et puis il y a le souffle de vie que chacun doit avoir en soi quand l’existence ne nous épargne pas. Comme Kaveesha, la bienveillante employée qui s’occupe de leur fille à Abu Dhabi, mieux encore que si c’était la sienne. Kaveesha a quitté le Sri Lanka, trente ans auparavant, espérant une vie meilleure pour les siens, fuyant le vent de la misère.
La misère n’est pas la seule raison de partir puisque notre narrateur, de son propre aveu, ne l’a jamais connue. Ce qui est bien souvent suffisant pour envisager l’ailleurs, reconnaissons-le.
Après quatre ans en Algérie, il a attendu et espéré vivement, ce vent qui, “avec une force renouvelée”, l’emporterait de nouveau vers des “contrées inconnues” pour connaître l’aventure – ou tout simplement pour vivre.
Bien sûr, j’avais mes raisons, où se mêlaient l’ennui, la lassitude et la désillusion.
Et le vent a soufflé, une fois encore pour lui, mais surtout – plus efficace, sans doute –, un poste s’est libéré au lycée français d’Abu Dhabi et il a présenté sa candidature en “omettant opportunément d’en faire part à Nardjess”. On ne devrait jamais rien faire dans le dos de sa femme. Le narrateur s’en rend compte un peu tard.
Surtout qu’il obtient le poste, comme vous le savez, et que la famille doit passer les six prochaines années dans cette “grande ville de verre multicolore et d’acier”, où, espère-t-il, ils seront heureux.
Mais ce n’est pas le voyage idyllique, et pas seulement à cause de l’accrochage (ni des tempêtes de sable).
L’exil devient pesant pour Nardjess et, par ricochet, pour leur couple, pour leur fille. Comme ça l’avait été, dans une tonalité plus dramatique encore, pour Kaveesha dont le récit vibrant et bouleversant rappelle que le quotidien n’est pas plus simple ailleurs, surtout quand le sort s’acharne et que l’existence ressemble aux récits de ceux qui doivent se sacrifier dans un pays lointain pour que vivent plus décemment ceux qui restent dans le pays qui nous a vu naître et grandir.
[...] le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés.
