Le souffle de l'exil dans le nouveau roman de Jérôme Ferrari

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    26/03/2026

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Le roman “Très brève théorie de l’enfer” de Jérôme Ferrari explore le thème de l’exil dans un récit mêlant aventure personnelle et destin de personnages confrontés à la migration et à l’adversité.

Un roman placé sous le signe du souffle

Il est question de souffle dans le nouveau roman de Jérôme Ferrari. Le souffle du vent, dès les premières pages, qui soulève le sable dans une ville des Émirats arabes unis où le narrateur cherche un carrossier. Il ne le trouve pas, et sait d’ailleurs que sa démarche est vaine puisque personne n’acceptera de redresser le parechoc enfoncé – suite à un accrochage (sur le parking d’un hôtel, si vous voulez savoir) – sans le rapport de police qui autoriserait la plus insignifiante des réparations. Le narrateur est au volant, le paysage se brouille.

Il n’a plus qu’une envie : retrouver la quiétude de son logement au dixième étage d’une tour, face à la mangrove, même s’il sait – mais le lecteur le découvrira un peu plus tard – que l’ambiance n’est pas si bonne, dans l’appartement de deux cents mètres carrés, où, espère-t-il, l’attend son épouse, Nardjess, sa fille, Afsaneh, et leur employée de maison, Kaveesha.

Il y a, ensuite, le souffle du vent qui a conduit notre héros de son île natale à l’Algérie où il a enseigné pendant quatre ans dans un lycée Français, ce qui lui a laissé le temps de rencontrer Nardjess, de se convertir à l’islam (pas forcément pour les raisons qu’on imagine), de l’épouser, de lui faire un enfant – vous le savez déjà.

Kaveesha, figure tragique de l'exil

Et puis il y a le souffle de vie que chacun doit avoir en soi quand l’existence ne nous épargne pas. Comme Kaveesha, la bienveillante employée qui s’occupe de leur fille à Abu Dhabi, mieux encore que si c’était la sienne. Kaveesha a quitté le Sri Lanka, trente ans auparavant, espérant une vie meilleure pour les siens, fuyant le vent de la misère.

La misère n’est pas la seule raison de partir puisque notre narrateur, de son propre aveu, ne l’a jamais connue. Ce qui est bien souvent suffisant pour envisager l’ailleurs, reconnaissons-le.

Après quatre ans en Algérie, il a attendu et espéré vivement, ce vent qui, “avec une force renouvelée”, l’emporterait de nouveau vers des “contrées inconnues” pour connaître l’aventure – ou tout simplement pour vivre.

Et le vent a soufflé, une fois encore pour lui, mais surtout – plus efficace, sans doute –, un poste s’est libéré au lycée français d’Abu Dhabi et il a présenté sa candidature en “omettant opportunément d’en faire part à Nardjess”. On ne devrait jamais rien faire dans le dos de sa femme. Le narrateur s’en rend compte un peu tard.

Surtout qu’il obtient le poste, comme vous le savez, et que la famille doit passer les six prochaines années dans cette “grande ville de verre multicolore et d’acier”, où, espère-t-il, ils seront heureux.

Mais ce n’est pas le voyage idyllique, et pas seulement à cause de l’accrochage (ni des tempêtes de sable).

L’exil devient pesant pour Nardjess et, par ricochet, pour leur couple, pour leur fille. Comme ça l’avait été, dans une tonalité plus dramatique encore, pour Kaveesha dont le récit vibrant et bouleversant rappelle que le quotidien n’est pas plus simple ailleurs, surtout quand le sort s’acharne et que l’existence ressemble aux récits de ceux qui doivent se sacrifier dans un pays lointain pour que vivent plus décemment ceux qui restent dans le pays qui nous a vu naître et grandir.

Écrire l'enfer

Jérôme Ferrari rappelle, sans le souligner et par la force de la fiction, qu’il existe plusieurs façons d’être un étranger ; il en a déjà dessiné le contour de trois : le touriste (abordé dans le roman précédent, Nord sentinelle, premier volume d’une trilogie intitulé “Contes de l’indigène et du voyageur”), l’expatrié (comme notre héros) et l’immigré (comme Kaveesha).

Et c’est justement l’histoire de Kaveesha, incarnation de la bonté miséricordieuse, qui laisse le lecteur essoufflé, soufflé, face au tragique de son existence.

Car, aussi, il y a le souffle du lecteur, façonné par la langue si singulière de Jérôme Ferrari, cette phrase qui s’allonge, qui s’étire, qui impose sa respiration, au gré des rafales, dans ce double récit – celui du narrateur et celui qui retrace la vie et les illusions de Kaveesha.

Un enfer, en somme qui nous étoufferait s’il n’y avait pas – pour finir – le souffle du livre, qui enchaîne les récits, les digressions, (les parenthèses), sans pour autant égarer le lecteur qui jubile en suivant ses longues et sinueuses phrases, qu’on prend plaisir à relire à haute voix, comme on récite une belle tirade qui nous émeut. Jérôme Ferrari, outre ce roman sur l’exil, nous offre une écriture, une voix, un humour que l’on perçoit dans cet anti-héros qui aime se donner bonne conscience et manie aussi bien la dérision que l’auto-dépréciation – ce qui rend sympathique cet égoïste qui semble vouloir nous rappeler que, parfois, l’enfer, c’est soi.