Quelques questions sur le polar
Pourquoi vous avoir choisi le genre du polar pour ce nouveau roman ?
C’est plutôt le polar qui m’a choisi. Je regardais Sherlock Holmes de Guy Ritchie quand, au cours d’une scène où une succession de flashs conduit le détective à déduire les faits, une idée m’a traversé : et si l’on téléportait un enquêteur génial à notre époque ? Ses déductions, façonnées par les conditions socio-culturelles de son temps, seraient fausses et, peut-être même dangereuses.
Ce point de départ ne m’a plus quitté. Il a travaillé en silence pendant des années, jusqu’à ce que je finisse par lui céder. J’ai alors composé mon détective à partir de figures qui m’ont accompagné à l’adolescence : Hercule Poirot, Miss Marple, Rouletabille, Philo Vance, Sherlock Holmes...
Ainsi est né Maxence Desjardin, dit La Chouette. Je l’ai confronté à une tâche titanesque : sauver le monde. Mais ses intuitions ne sont pas aussi brillantes au XXIe siècle qu’elles l’étaient au XIXe...
Quelles sont vos inspirations polar, en particulier dans la collection Actes Noirs ?
Comme beaucoup, j’ai été saisi par la trilogie Millénium de Stieg Larsson. Je le lisais en parallèle avec ma sœur et on échangeait nos impressions. Si une parenté existe avec La Chouette a sept jours pour sauver le monde, elle tient à la longueur des titres. Ce qui les rapproche aussi, ce sont les rebondissements, les révélations. Mais Millénium plonge dans une noirceur bien plus radicale et explore les failles individuelles et systémiques, notamment à travers le personnage de Lisbeth et ce que l’on a fait d’elle.
Je pense aussi au roman de Camilla Läckberg, Le Prédicateur, pour sa construction qui prend son temps au début et l’art des fausses pistes.
Dans un registre plus politique, Zone de non-droit d’Alex Berg est un modèle : narration fragmentée, fabrication des coupables, violences d’État. Ce type de structure m’a influencé dans mon propre travail.
Je sors du polar pour citer deux romans qui m’ont bouleversé : Un Dieu, un animal et Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari. Leur force tient à leur capacité à faire entendre des voix extrêmes, y compris celles des bourreaux, sans jamais simplifier.
Vous êtes un auteur très éclectique – jeunesse, polar, littérature blanche. En tant qu'auteur, quel est votre rapport au genre du polar, longtemps considéré comme un genre à la marge ?
C’est précisément parce que le polar a longtemps été considéré comme un genre à la marge qu’il m’a attiré. La marge m’intéresse : c’est là où se trouve l’exception et où l’on peut choisir de regarder le monde autrement.
Mes premiers romans m’ont valu l’étiquette d’“auteur de banlieue” car l’action se passe en banlieue. Je l’ai d’abord refusée parce que je ne voulais pas être relégué à la périphérie de la littérature. Aujourd’hui, je la revendique comme un état de fait et une fierté : loin d’avoir honte d’où je viens, je l’affirme.
Le polar explore les zones d’ombre où des personnages cabossés révèlent les fissures des systèmes. On le voit dans Millénium ou dans Le Prédicateur, et je tente de le faire, à ma mesure, avec des personnages comme Maxence Desjardin, extrait de son époque contre son gré, Jennifer Martinelli, génie qui fuit le commun des mortels, ou Yasmine Rajabali, mise au rebut.
Les marges montrent les mécanismes d’exclusion pour ceux qui subissent la marginalisation, mais aussi la possibilité d’y échapper, pour ceux qui s’en détachent et l’observent avec un regard critique.
Je souhaite au polar de continuer d’aller là où les autres genres ne vont pas ou vont moins radicalement. J’aime l’idée qu’il reste un “roman de gare”. Il y a des gens bien dans les gares.
