Vous semblez avoir mille vies et de nombreux métiers différents. Quelles sont vos sources d’inspiration pour vos romans, et en particulier pour Cathédrale ? Les puisez-vous dans votre quotidien ?
Ma vie m’a permis, et me permet encore, d’accumuler une grande quantité d’expériences et d’observations. Je serais incapable d’identifier précisément mes sources d’inspiration. J’ai plutôt le sentiment qu’elles forment une matière intérieure, un magma en perpétuel mouvement, qui se nourrit de tout : les réussites comme les échecs, les rencontres, les situations vécues ou simplement observées.
Lorsque j’écris, je ne sais pas immédiatement d’où viennent les éléments du récit. Ce n’est qu’une fois le livre terminé que certaines correspondances apparaissent : un personnage qui rappelle quelqu’un, une situation qui fait écho à une expérience passée.
Pour Cathédrale, j’ai réalisé après coup que la structure de la ville – un centre opulent entouré d’une périphérie, la Trashbelt, où vivent les laissés-pour-compte – faisait directement écho à un paysage de mon enfance. J’ai grandi en partie dans une cité HLM à la périphérie de Dijon, aux Grésilles. À la fin des années 80, c’était un environnement dur, parfois violent, et la ville nous apparaissait comme un monde à part, presque inaccessible, un lieu fantasmé “pour les gens bien”, comme on disait. C’est ce sentiment de fracture, que j’ai voulu retranscrire dans le roman et qui donne de la présence à Enoch.
Vous êtes un auteur socialement engagé. Comment cet engagement se manifeste-t-il dans Cathédrale ?
Je ne sais pas si je suis engagé au sens où je défendrais explicitement une cause plutôt qu’une autre. En revanche, je suis habité par une inquiétude constante : celle de ne pas toujours savoir si l’on fait le bien ou le mal. Ce qui m’angoisse profondément, c’est l’idée que l’on peut commettre des actes malveillants et destructeurs en étant persuadé d’agir pour le bien.
Cette tension traverse les personnages dans Cathédrale. Ils évoluent tous à la limite du cadre moral et social, écrasés par des circonstances liées à leur histoire personnelle, comme si leur trajectoire les avait déjà, en partie, condamnés. Le déterminisme social, malgré tout ce que l’on en dit, reste pour moi une réalité violente. J’ai été, très jeune, conscient qu’il allait falloir pour m’extraire de ma condition, faire un plus grand effort que certains.
Dans Cathédrale, j’explore ces deux axes : celui de “faire le mal pour le bien”, incarné par l’enquêteur Jonathan Lamm ou le baron de la pègre Igor Niev, et celui de la tentative d’échapper à sa condition, à travers l’ancien homme de main d’Igor, Paul Maroini, qui rêve d’une vie simple à laquelle il n’a jamais eu accès.
Et au cœur de ces tensions, il y a les innocents. C’est une notion troublante. Dans les discours publics, on les réduit souvent à des chiffres : dix innocents, quarante, mille... Et ils disparaissent dans une forme d’anonymat. Or, chacun d’eux était une vie, une histoire, une singularité. Le mot “innocent” finit par effacer l’individu. Il les transforme en silhouettes, en présences secondaires, comme ces personnages non-joueurs dans les jeux vidéo.
C’est quelque part contre cela que j’ai voulu lutter dans Cathédrale, en donnant une place centrale à des figures comme Carl Lowry ou Corban Khôl. Je voulais que le lecteur les rencontre, s’y attache, pour qu’ils ne soient plus jamais des anonymes — ni, pire encore, ce que l’on appelle avec une froideur terrible des “victimes collatérales”.
