Robin Wall Kimmerer

  • Auteur(rice)

Robin Wall Kimmerer estbotaniste,professeure émérite de biologie environnementale, membre de la nation pottawatami et fondatrice du Center for Native Peoples and the Environment. Elle est l’auteure du best-seller Braiding Sweetgrass: Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge, and the Teachings of Plants(Tresser les herbes sacrées. Sagesse ancestrale, science et enseignement des plantes, traductio de Véronique Minder, Le Lotus et l’Éléphant, 2021), ainsi que de Gathering Moss: A Natural and Cultural History of Mosses (Oregon State University Press, 2003).

Lettre de Robin Wall Kimmerer à ses lecteurs

“C'est à vous d'en décider.”

Chers lecteurs,

Il y a plus de dix ans, Tresser les herbes sacrées (Le Lotus et l’Eléphant, 2021) invitait ses lecteurs à repenser leur relation avec la terre. Ces récits appelaient les gens à prêter attention aux bienfaits du monde végétal et à réfléchir à la manière dont les principes éthiques autochtones, la recherche scientifique et les enseignements tirés des plantes elles-mêmes pourraient nous guider vers un mode de vie plus juste et plus joyeux, fondé sur le respect, la réciprocité et l'entraide. Des millions de lecteurs à travers le monde ont répondu à cette invitation, et leurs réponses remplissent ma boîte aux lettres. Parfois avec des histoires, avec de la gratitude, avec de l'art et de la musique, et presque toujours avec une question.

Nous sommes chaque jour comblés par les bienfaits des plantes : la nourriture que nous mangeons, l'air que nous respirons, les remèdes pour le corps et l'esprit... Presque tout ce dont nous avons besoin nous est fourni par les plantes. Malgré cette générosité verte imméritée et injustifiée, nous nous trouvons plongés dans un climat politique et un système économique qui ne cessent de nous demander : “Que pouvons-nous encore prendre à la Terre ?” Cette question et ses réponses nous ont menés au bord du désastre.

Je pense que la question que nous devons nous poser est : “Que nous demande la Terre ?” Comment pouvons-nous rendre en échange tout ce qui nous a été donné et tout ce que nous avons pris ? Comment puis-je être en réciprocité avec la terre, comment puis-je être un donneur et pas seulement un preneur ?

C'est une question que j'entends si souvent qu'elle me semble être un fleuve de désir de justice, un fleuve puissant et inexploité qui est retenu derrière un barrage. Il est temps de libérer ce désir refoulé de réciprocité et de laisser libre cours à sa force. Qu'en ferons-nous ? C'est à vous d'en décider.

“Plant, Baby, Plant !”

L’appel “Plant, Baby, Plant* !” [Plante, Chéri(e), Plante !] est une réponse à ce profond désir de vie. C’est un mécanisme qui canalise notre résistance créative collective pour défendre le vivant. C’est une invitation à nous allier à la nature. Car les plantes savent comment réagir face à la catastrophe climatique. Elles n’émettent pas de dioxyde de carbone, elles l’absorbent et le stockent dans le tronc des arbres, les racines des herbes, la richesse des sols fertiles et les zones humides, véritables écrins de verdure. Parallèlement, elles purifient l’air et l’eau, créent des habitats, donnent plus qu’elles ne prennent – et contribuent à notre bien-être. Elles nous ont tant apporté, n’est-il pas temps de leur rendre la pareille ? Tout repose sur cela.

Les conséquences des économies extractives ont engendré ce que les biologistes évolutionnistes appellent “la sixième extinction de masse”, où la disparition actuelle des espèces rivalise avec les extinctions massives qui ont anéanti les dinosaures. Sauf que cette fois, nous sommes la météorite. Les géologues ont baptisé notre ère “l’Anthropocène”, reconnaissant ainsi comment l’activité humaine transforme chaque aspect de la planète. Je comprends les preuves et l’empreinte dévastatrice de notre espèce. Mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi.

En réalité, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, avant la grande illusion que la Terre n’était qu’un entrepôt de ressources destinées à notre consommation, les humains vivaient en symbiose fructueuse avec la nature. Cette période destructrice et effrénée n’est qu’un bref instant dans l’histoire de l’humanité, lorsque la vision occidentale du monde, fondée sur la domination, a tenté d’éradiquer l’éthique autochtone de réciprocité. Mais elle n’a pas disparu ; elle est toujours là et nous appelle, aperçue du coin de l’œil.

*“Plante, Chéri(e), plante !” en réponse à l’injonction de Donald Trump : “Drill, Baby, Drill”.

Le cri collectif des lecteurs

Dans les messages de lecteurs comme vous, j'entends un cri collectif de ceux d'entre nous qui aiment le monde mais se sentent impuissants face à l'assaut des crises écologiques et sociales. Que pouvons-nous faire ? Dans ce cri, je sens une ère différente se profiler à l'horizon. Au-delà de l'ère de la sixième extinction, au-delà de l'anthropocène, je sens la force motrice de l'ère du souvenir. Alors que nous prenons conscience des blessures que nous avons infligées à la terre et donc à nous-mêmes, les gens se souviennent de ce que serait d'être un allié de la terre vivante, plutôt qu'un ennemi. Nous nous souvenons de ce que la terre a enseigné à chacun de nos ancêtres : que toute prospérité est mutuelle. Que nous ne pouvons pas prendre sans donner en retour. Le désir que j'entends chez les lecteurs est aussi le désir d'appartenance. D'appartenir à nouveau à un objectif plus grand. C'est dans le fait de rendre, dans les actes de réciprocité, que se trouvent les graines de l'appartenance. C'est le désir d'être à nouveau un membre apprécié de la communauté des espèces, de nous souvenir de nous-mêmes. De nous souvenir de nous-mêmes non seulement comme des personnes qui prennent, mais aussi comme des personnes qui donnent à la Terre.

Les lecteurs de Tresser les herbes sacrées et de L'Arbre aux oiseaux (Actes Sud, 2026) répondent à l'appel à créer une culture de réciprocité, partageant des exemples concrets d'économies locales du don, des jardins communautaires aux distributions d'arbres, en passant par les grainothèques et la renaturation des cours d'école. Ils ont composé de la musique, créé des programmes scolaires et des liturgies. Ils ont restauré des terres et ravivé l'espoir. Leurs histoires sont une source d'inspiration.

Nous sommes à la croisée des chemins, et nous nous demandons : “Que pouvons-nous faire ?” Prenons nos pelles, nos graines et unissons nos efforts pour œuvrer ensemble, au service du pouvoir régénérateur du monde naturel. “Que nous demande la Terre ?” “Plantez, plantez !”