J’ai traversé cette histoire à peu de fiction près. Elle s’est imposée à moi comme plus vaste que ma propre vie. Dès l’origine, quelque chose dans cette situation réclamait de devenir une histoire, et même un roman.
Il ne s’agissait pas pour moi de raconter une histoire d’amour ou de deuil, mais de sonder cette zone intime et inconnue où la mort d’autrui réveille nos propres absences, où une correspondance devient un lieu de survie.
Faye parle depuis la marge, Anouk depuis la faille, et leurs mots se croisent dans un espace où mémoire et fiction se contaminent. Ce va-et-vient permet de dire ce qui reste souvent tu : le désir, la honte, les transmissions invisibles, les héritages féminins inscrits dans le corps. Je voulais saisir des voix qui n’avaient pas d’autre choix que de trouver un refuge où exister.
Très inspiré de faits réels, ce roman s’est enraciné dans le Nouveau-Mexique, où j’ai eu la chance de séjourner. Ses déserts, ses lumières tranchantes, son atmosphère unique sont devenus pour moi un personnage autant qu’un décor : un espace d’exil où tout s’éclaire et se fissure à la fois. Ce lieu m’a offert la possibilité de raconter la fin non pas comme un effondrement, mais comme une initiation. Écrire Femmes tout au bord, c’était aussi poursuivre mon propre dialogue avec les fantômes : ma mère disparue trop tôt, les silences familiaux, les fêlures qui façonnent une identité. Ce n’est pas un roman sur la mort, mais sur ce qu’elle ouvre en nous : une intensité de vie, une lucidité parfois brûlante. J’ai voulu que le texte soit à vif, sensoriel, cinématographique : qu’on entende le souffle, qu’on sente la poussière, qu’on partage la fragilité des corps. Qu’on traverse, avec Anouk et Faye, ce territoire incertain où les femmes, même au bord, choisissent encore de dire, d’écrire et de transmettre.
- Clarisse Gorokhoff