“Crush” ou aimer à l’ère du ghosting

  • Publié le

    18/05/2026

  • Catégorie

    Chronique

  • Par

    Florence Exiga, Chroniqueuse littéraire

visuel actu crush

Peut-on encore aimer à l’heure des réseaux sociaux, du zapping émotionnel et du désengagement perpétuel ?

Avec “Crush”, la jeune autrice japonaise Momo Yamaguchi plonge au cœur du désir d’être aimé dans un monde où les relations s’évanouissent avant même d’avoir existé. Un premier roman à l’autodérision corrosive, quelque part entre la comédie romantique et le récit désenchanté.

Le désir comme obsession

Mika est une jeune Japonaise ordinaire, à ceci près qu’elle est rongée par une obsession : celle d'être aimée, désirée, validée. À vingt-quatre ans, sa virginité et son célibat sont vécus comme une honte, une anomalie familiale autant que sociétale. Autour d'elle s’impose un modèle : celui des “Meufs Canons et Insouciantes”, capables de jongler avec les hommes avec fierté et assurance. Mika veut en être. Elle va tout faire pour y ressembler.

Mais sa course effrénée s’essouffle vite. Le désir qu’elle expérimente, loin de l’émanciper, la perturbe, voire l’aliène. La jouissance elle-même, tant convoitée, semble hors de portée. L'amour serait-il devenu un fantasme, un objet fuyant non identifié ?

L’amour en miettes

Dans Crush, l'amour romantique a déserté. À sa place : des silences, des messages laissés en “vu”, des engagements avortés. Le ghosting est devenu la grammaire sentimentale de toute une génération : disparaître sans un mot, sans une explication. Et lorsque les mots daignent pointer le bout de leur nez, ils arrivent dépouillés de toute grâce :

Meuf ! Ton cul est... culte !

Extrait de “Crush” de Momo Yamaguchi

Le grand frisson version 2.0.

L'amitié elle-même n’est pas épargnée, contaminée par cette même logique de l'interchangeable, laissant cette sensation tenace et désagréable de n'être qu'une option parmi d'autres.

[...] en remontant l’historique de conversation, je me rends compte qu’au moment de parler des gens à inviter, je n’ai été qu’une option parmi d’autres alors que Nana était là dès la création du groupe [...].

Extrait de “Crush” de Momo Yamaguchi

Pourtant, quelque chose subsiste chez Mika : un désir intact, universel, profondément humain d'être vraiment aimée. Un désir qui transparaît dans des mots japonais glissés dans le récit comme des aveux : koibito tsunagi, ces amoureux qui se tiennent la main, ou daisuki, façon de dire “je t'aime” avec une simplicité désarmante.

La fatigue d’exister

Au-delà de l'échec amoureux, c'est une lassitude plus profonde qui ronge Mika : une fatigue existentielle, diffuse, constante. Solitude, sentiment d'exclusion, idées noires : le malaise déborde largement le champ de l'amour.

Le monde du travail prolonge ce mal-être profond. Burn-out, karoshi (cet épuisement mortel au travail), précarité, chômage, remarques sexistes : tout concourt à nourrir un sentiment d’inutilité et d’interchangeabilité. “Je me sens tellement remplaçable”, confie la narratrice, résumant en cinq mots l'angoisse d'une existence sans ancrage.

Face à cela, Mika se réfugie dans l'imaginaire : elle se rejoue les scènes, les corrige, les réinvente. Mais ces fictions intérieures ne comblent rien : elles ne font que creuser l'écart entre ce qu'elle espère et ce qu'elle vit.

Une comédie acide est sans filtre

Avec une franchise désarmante et un humour mordant, Momo Yamaguchi signe bien plus qu'une comédie romantique : un portrait générationnel, celui d'une jeunesse désabusée confrontée à la précarité des liens et à l'évanescence du désir.

Le titre lui-même dit toute l'ambivalence du désir contemporain : crush, c'est le coup de foudre incandescent, mais aussi l'écrasement. Être happé par quelqu’un ou être broyé par son indifférence, les deux faces d’une même violence.

Un premier roman drôle et cruel, où l'amour, au centre de toutes les obsessions, demeure paradoxalement l'éternel absent.