“La Sainte Patronne des menteuses” : la maternité, l’abondance et l’abandon

  • Publié le

    21/05/2026

  • Catégorie

    Chronique

  • Par

    Étienne Diemert, Rédacteur

fond couverture la sainte patronne des menteuses

Retour aux débuts d’Ann Patchett, prolifique autrice de dix romans salués par la critique et lauréate du prix PEN/Faulkner en 2002.

Dans “La Sainte Patronne des menteuses”, elle met en scène une communauté de femmes réunies autour de l’expérience de la maternité. Son personnage principal traverse cette épreuve douloureuse : abandonner ce que l’on aime le plus au monde.

La maison maternelle de Sainte-Élisabeth

Premier roman d’Ann Patchett, La Sainte Patronne des menteuses raconte, en une vaste fresque qui s’étend de 1906 à 1984, l’histoire de Sainte-Élisabeth, lieu d’accueil ou de recueil sis dans le Kentucky, aux États-Unis.

C’est “un refuge pour filles enceintes”, “un foyer pour mères célibataires”, édifié sur le site d’une source miraculeuse maintenant tarie. Dans cette institution religieuse, menée d’une main de fer par mère Corinne, il est de règle d’abandonner son bébé au terme de la grossesse puis de reprendre sa vie d’avant. Comme si rien ne s’était passé...

Être enceinte et être mère, ce n’est pas pareil, note l’une des jeunes femmes. La maternité, l’abondance et l’abandon forment ainsi le fil rouge du récit. Ann Patchett, qui en a décrit la conception dans The Getaway Car (“This is the story of a happy marriage”, 2014, inédit en France), signe ici un grand roman qui résonne avec les enjeux contemporains de l’accouchement sous X.

Le phénomène de la fuite

Rose, personnage principal et première narratrice sur les trois du roman, est une jeune femme de 24 ans, mariée depuis trois ans, qui se découvre enceinte. Incapable d’amour, malheureuse dans son couple, Rose quitte son mari ainsi que sa mère et fuit la Californie pour rejoindre Sainte-Élisabeth.

Cette fugue et cette décision, non délibérée, prise sur un coup de tête, résultent sans doute d’une trop forte angoisse, bien que rien ne soit dit dans ce récit au style béhavioriste. C’est un choix qui va engager toute sa destinée à la manière d’un fatum. Car, au foyer, Rose déroge à la règle et veut garder son bébé : “Je vais le garder et je ne sais pas comment.”

La fugitive se fixe à Sainte-Élisabeth, définitivement, semble-t-il, en se mariant à Son, le gardien du domaine. Elle rompt ainsi avec le passé, ce qui donne consistance au mensonge et au secret.

Du rejet maternel au désir de savoir chez l’enfant

Rose sera une mère physiquement présente mais psychiquement absente. La Sainte Patronne des menteuses brode sur le thème de l’abandon, en explorant une autre de ses facettes : celle du délaissement, qu’il soit désaffection progressive, retrait silencieux, lente indifférence, figures qui relèvent du rejet.

Ici, ce n’est pas la carence paternelle qui est en cause, mais la défaillance de la mère, qui n’est pas “suffisamment bonne”, comme le dit Winnicott. Cela culmine dans la scène centrale de la dernière partie, où l’enfant, qui veut savoir, qui veut connaître le fin mot de l’histoire ou de l’énigme, se confronte à sa mère.

Ce roman, traduit par Hélène Frappat, se révèle ainsi d’une cohérence et d’une violence absolues dans sa thématique.

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