Le phénomène de la fuite
Toute cette fuite, toute cette tristesse, tous ces kilomètres en voiture, j’avais fait ça parce que j’attendais un bébé. J’allais avoir un bébé.
Rose, personnage principal et première narratrice sur les trois du roman, est une jeune femme de 24 ans, mariée depuis trois ans, qui se découvre enceinte. Incapable d’amour, malheureuse dans son couple, Rose quitte son mari ainsi que sa mère et fuit la Californie pour rejoindre Sainte-Élisabeth.
Cette fugue et cette décision, non délibérée, prise sur un coup de tête, résultent sans doute d’une trop forte angoisse, bien que rien ne soit dit dans ce récit au style béhavioriste. C’est un choix qui va engager toute sa destinée à la manière d’un fatum. Car, au foyer, Rose déroge à la règle et veut garder son bébé : “Je vais le garder et je ne sais pas comment.”
La fugitive se fixe à Sainte-Élisabeth, définitivement, semble-t-il, en se mariant à Son, le gardien du domaine. Elle rompt ainsi avec le passé, ce qui donne consistance au mensonge et au secret.
Sainte-Élisabeth était un élevage, on y cultivait des champs riches et fertiles de bébés. Je n’en pouvais plus d’abandonner ma vie. Je voulais quelque chose à moi.
Du rejet maternel au désir de savoir chez l’enfant
Rose sera une mère physiquement présente mais psychiquement absente. La Sainte Patronne des menteuses brode sur le thème de l’abandon, en explorant une autre de ses facettes : celle du délaissement, qu’il soit désaffection progressive, retrait silencieux, lente indifférence, figures qui relèvent du rejet.
Ici, ce n’est pas la carence paternelle qui est en cause, mais la défaillance de la mère, qui n’est pas “suffisamment bonne”, comme le dit Winnicott. Cela culmine dans la scène centrale de la dernière partie, où l’enfant, qui veut savoir, qui veut connaître le fin mot de l’histoire ou de l’énigme, se confronte à sa mère.
Ce roman, traduit par Hélène Frappat, se révèle ainsi d’une cohérence et d’une violence absolues dans sa thématique.
