“Mukudori” : quelques mois de la vie d'une femme

  • Publié le

    04/05/2026

  • Catégorie

    Chronique

fond change fleurs shimazaki

Avec “Mukudori (“étourneau”, en français), Aki Shimazaki signe le deuxième opus de sa cinquième pentalogie. Cette fois-ci, l’écrivaine nous conte l’histoire de Matsuko et les méandres de son destin de femme mariée, à l’automne de sa vie.

Le sort s’acharne

Atsushi, son mari bien-aimé, épousé dans la plus pure tradition japonaise, sous l’injonction des parents, a fait faillite. Ils n’ont plus de travail. Leurs biens personnels ont été vendus. Tandis qu’il est encore sous le choc, Matsuko n’a pas d’autre choix, à plus de 60 ans, que de chercher un emploi.

Le miracle de l’écriture opère encore. Alors même que les personnages sont aux prises avec des événements violents, la clarté et la précision, la sobriété des phrases, l’absence de pathos instaurent une atmosphère paisible, presque poétique. Aki Shimazaki est une virtuose.

Après un premier tome autour de Shôta, étudiant en littérature et aspirant romancier qui vit une passion fulgurante, nous entrons dans l’intimité de sa mère. Il y est aussi question d’amour, finalement : de celui qui cimente un couple pendant plus de 35 ans et résiste à toutes les épreuves, ou presque.

Ensemble, c’est tout

Alors que Matsuko a retrouvé un travail et commence à apprécier sa nouvelle existence, elle apprend que son mari est malade. S’il surmontait la faillite avec difficulté, Atsushi accepte ce coup du sort sans se plaindre.

Comme toujours chez Shimazaki, la plus japonaise des écrivains de langue française, le choix de l’acceptation est la meilleure option des personnages face aux tragédies qui surviennent. Le concept bouddhiste de l’impermanence ne prône-t-il pas, sur le chemin de l’apaisement, de prendre conscience du caractère éphémère de toute chose ?

Désormais conscient de la brièveté de la vie, Atsushi décide de jouir de la beauté de la nature et, devant le spectacle d’une nuée d’étourneaux, de renouer avec sa passion pour l’ornithologie. Se rassembler par milliers et voler de concert, malgré des changements brusques de direction, est un phénomène fascinant que Matsuo, alias Monsieur Mukudori, va leur apprendre à décrypter. Aussi fascinant que la cohésion du couple, solidaire et uni face aux événements.

En emmenant Atsushi observer les oiseaux, dont il est spécialiste, naviguer et pêcher sur le lac Biwa, Matsuo le conduit également, par-delà les apparences, à poser un regard différent sur la nature, et sur la vie elle-même.

Matsuko, “enfant qui attend le dieu”

Matsuko doit faire face à une ultime vérité qui ébranle ses convictions, bien qu’elle ne s’en ouvre à personne.

Révélation après révélation, le drame couvant à bas bruit a fini par émerger, ainsi qu’il est fréquent chez la romancière.

À l’inverse, lorsque Atsushi lui parle avec ferveur de la symbolique des étourneaux – espoir, bonheur, paix – Matsuko réalise que son mari a trouvé la sérénité et profondément changé. Catalyseur, guide spirituel, passeur de vérités, Matsuo lui a ouvert les portes d’un monde parallèle et sacré.

Selon les croyances Shintô, tous les éléments naturels – rivières, arbres, lacs – abritent les divinités et les esprits ; les âmes aussi, considérées comme éternelles. Ainsi la mort n’est-elle pas une fin, mais une transition.

Matsuo n’endosse-t-il pas le même rôle avec elle ? Matsuko et Matsuo ont l’étrange impression de se connaître depuis bien avant leur première rencontre. Ces deux êtres, dont les noms résonnent en écho, se sont-ils rencontrés dans une autre vie ? Sont-ils liés quelque part dans un univers secret qui n’appartient qu’à eux ? Et Shimazaki de refermer avec douceur cette tranche de vie qui en annonce déjà une autre.