Qui a entourlipé un poulaid ? “Renard 8” et ses enjeux de traduction

  • Publié le

    06/02/2026

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Visuel actu Renard 8

Renard 8 est une fable dont le narrateur est un renard à l'innocence et la curiosité irrésistibles. Sa langue regorge de trouvailles hilarantes et de “fautes d'ortograffe” qui raviront les amoureux des mots et des jeux de mots. Quelles sont donc les problématiques posées par la traduction d'un texte aussi atypique ?

L’enjeu traductif de “Renard 8”

Visuel actu Renard 8

La particularité littéraire et l’enjeu traductif de la nouvelle Fox 8 [Renard 8] reposent sur le choix fondamental d’en confier la narration à la première personne à un personnage animal et sur trois principaux procédés : une altération partielle de la graphie (l’écriture n’est pas purement phonétique) ; l’assemblage de différents registres de langue mêlant une syntaxe souvent brève, répétitive, parfois approximative à un vocabulaire principalement courant mais comportant des marques ponctuelles du registre familier et d’un registre soutenu mal maîtrisé ; la reproduction à l’écrit d’expressions ou de mots qui ont été mal entendus ou mal saisis par le renard.

La matière des mots

Par ce travail sur la matière des mots, George Saunders a pu forger une identité singulière, attachante et fantasque, à son personnage de renard. Pour faire parler l’animal, il n’a choisi ni de neutraliser sa différence en lui faisant adopter une langue conforme à celle d’un humain, ni de le faire s’exprimer au travers d’une élocution infléchie par les idées que l’on pourrait se faire de son espèce (comme l’on pourrait allonger les syllabes d’une tortue ou imiter le sifflement du serpent par une allitération en [s]). Au contraire, il s’est évertué à défaire, d’une façon qui puisse sembler à la fois fortuite et organique, la graphie des mots et donc l’orthodoxie de la langue, dénotant la volonté de savoir et de bien faire du personnage mais lui conférant ou lui conservant d’un même geste, par ses erreurs et son emploi d’expressions mal comprises, une irréductible naïveté.

Le renouvellement d’un rapport affectif à la langue

Ce que fait aussi le texte en changeant la graphie, c’est d’attribuer aux mots un caractère nouveau. Si l’on veut bien considérer qu’ils possèdent chacun une identité qui nous est familière, qu’ils constituent des unités unifiant fond et forme, c’est-à-dire contenu sémantique et aspect visuel et sonore (lettres et phones), qu’ils s’associent de plus à une histoire (étymologie) et à un réseau (racines communes, champs lexicaux, emplois connexes, etc.), si l’on veut bien les considérer analogiquement à des personnes – dont l’intériorité, le corps, l’histoire sont indissociables –, alors il me semble qu’en bouleversant la graphie et la composition de certains mots, le texte permet le renouvellement d’un rapport affectif à la langue passant par un attachement à ces derniers qui nous paraissent tout à coup sous un jour différent, comme teintés, vêtus ou coiffés différemment ; ce qui, au lieu de nous conforter dans un lien routinier aux mots de notre langue, peut nous les faire sembler mignons, amusants, bizarres ou drôles.

Un décentrement du point de vue humain

Visuel actu Renard 8

Si l’auteur a largement anthropomorphisé son protagoniste animal à travers son usage de la langue ainsi que les pensées, rêveries et affects qu’il exprime, notamment son émerveillement face aux humains, leur mode de vie ou leur univers matériel, et si cette caractérisation le rapproche de nous, il me semble également que le texte nous rapproche de lui dans un mouvement contraire, qu’il force un décentrement par rapport au point de vue humain sur les choses et fait puissamment ressortir celui du Renard, mettant en perspective une approche animale “matérialiste” et une approche humaine consumériste. Car ce que soulignent cette langue et cette graphie dérangées, c’est un rapport à l’environnement matériel bien différent du nôtre, plus direct et prosaïque, lié à des besoins primaires tels que boire et manger, et à des données sensorielles (odeurs, sons, textures, chaleur ou fraîcheur). Le Renard a beau s’émerveiller de nos fausses pierres et de nos faux cours d’eau, de nos gobelets à café et de nos attachés-cases, il a beau en être ébloui, il nous renvoie, à travers la conception naïve qu’il s’en fait, portée par son usage imparfait de cette sophistication qu’est la langue, à leur artificialité et à leur relative inutilité. Surtout, ce rapport ressort dans les moments où les conséquences d’actions humaines viennent bouleverser l’habitat du Renard : déforestation, pollution des cours d’eau, disparition de certaines espèces et destruction de l’équilibre alimentaire des autres.

Nous resensibiliser à la violence

Je trouve enfin que le passage décrivant un acte de cruauté humaine envers le Renard et son ami dans cette langue qui est l’emblème de leur naïveté et de leur innocence, au sens de leur fondamentale absence de faute soulignant la gratuité de l’acte, constitue un morceau de littérature essentiel, dont j’ai pensé en le lisant qu’il avait jusqu’ici manqué à cet art. La crise existentielle déclenchée par cet épisode et la question finale à laquelle il conduit relèvent pour moi d’une confrontation entre être au monde humain et être au monde animal. Si le texte marque cet écart tout du long par la différence de la langue qui nous est donnée à lire, il me semble que, par les effets de décentrement et de rapprochement notamment affectif qu’il produit sur le lecteur, il démontre également que cet écart est loin d’être irréductible et que s’il peut être difficile pour un Renard de comprendre nos vies, il devrait nous être possible, dans une bonne mesure, de comprendre la sienne.

- Agatha Crandall, traductrice de Renard 8