La bombe littéraire d'Oliver Lovrenski : “Tah l'époque”

  • Publié le

    27/04/2026

  • Catégorie

    Chronique

Oliver Lovrenski

Personne n’a vu venir ce gamin de dix-neuf ans, originaire d’Oslo. Oliver Lovrenski a largué une bombe littéraire, “Tah l’époque”, sur la Norvège en 2023, frappant aussi bien les lecteurs que la critique. Un premier roman best-seller, auréolé du prix des libraires norvégiens et du prix culturel de la Ville d’Oslo.

La langue comme territoire

Ce titre, d’abord, qui sonne comme un uppercut. Mélange d’arabe et de français, Tah l’époque évoque un temps révolu, une époque que l’on se remémore avec nostalgie. Celle de quatre ados qui traînent sur l’asphalte leurs baskets trouées et leurs cerveaux abîmés par la dope.

Ils s’appellent Ivor, Arjan, Marco et Jonas. Frères de cœur et de galères, ils partagent la violence, la drogue et les rêves avortés. Ils n’existent que sur le papier et pourtant, on a l’impression de les connaître. Ils pourraient s’appeler Souleymane, Mohammed, Enrique ou Kevin. Être les héros d’un autre quartier, d’une autre fiction. En lisant Lovrenski, on pense à La Haine de Matthieu Kassovitz. Même énergie brute. Même jeunesse cabossée. Autre époque, autre pays, même urgence. Des gamins, rois dans leur cité, qui aident les grands-mères à monter leurs courses, cinq minutes avant d’aller jouer du poing et du couteau à cause d’une histoire de drogue ou de respect. Chez eux, la dureté et la fragilité cohabitent, la lucidité et la candeur aussi.

La langue comme horizon

Au-delà de leur quotidien, c’est le territoire de la langue qui relie ces héros de fiction bloqués en bas des tours de béton. Pour rentrer dans leur monde, il faut comprendre leur langage, leur vocabulaire, leurs expressions. En guise de coup de pouce, Oliver Lovrenski glisse un lexique à la fin du livre : askar, habat, silah, walalo, xaas, wiilkey, 304... Autant de termes utilisés pour se raconter, raconter leur monde, traduire la dureté de la vie mais aussi exprimer l’amour en filigrane.

Tah l’époque est aussi une œuvre poétique, à l’oralité très forte. Des mots à dire, à écouter. Des maux à exprimer, à partager.

La puissance verbale de Lovrenski rappelle celle de Marin Fouqué, auteur de 77 et G.A.V., chez Actes Sud. Lui aussi donne à lire et à ressentir une écriture intense et enragée.

Tah l’époque est en cours d’adaptation scénique. Le texte et sa musicalité ne sont plus seulement l’affaire du lecteur, mais également celle de l’auditeur, du spectateur. Du public.

La langue comme référence littéraire

À l’heure du spoken word (poésie orale), cet ovni littéraire peut devenir un formidable support de travail pour les ados, en cours de français ou en atelier de prise de parole, de théâtre...

Pour échanger en classe, entre élèves et avec des adultes, autour de la richesse de la langue, de son renouvellement, encourager chacun à s’exprimer sur son quotidien, son vécu, à utiliser le langage comme une arme pour remplacer les poings, à grandir en ayant les mots pour se faire comprendre, entendre et prendre confiance en soi, en ses capacités d’expression.

Et, enfin et surtout, pour approcher la littérature comme une amie, un refuge proche et accessible, susceptible de changer une trajectoire, une vie. Parce que les mots peuvent soigner quand ils sont partagés. C’est toute la force du roman de Lovrenski.